Identités et carrières caricaturales de quelques « grands » de ce monde : pour une modélisation de la satire visuelle / appel à contributions (nouvelle date butoir : 30 avril 2014)

Journée d’études le vendredi 3 octobre 2014 au Salon du dessin de presse et d’humour de Saint-Just-Le-Martel (près de Limoges). Frais de transport, hébergement et restauration pris en charge par les organisateurs. Communications de 20 mn suivies de 15 mn de discussion. Date limite des propositions : 30 avril 2014

Lorsqu’il réalise sa charge, le caricaturiste représente un individu que le lecteur doit pouvoir identifier facilement. Au-delà de cette reconnaissance s’opèrent de multiples choix formels, graphiques et métaphoriques qui portent en eux le discours satirique. Dans leurs travaux bien connus et déjà anciens, Antoine de Baecque et Bertrand Tillier parlent très justement de « métaphore du corps » pour définir cette transformation à charge. Ce processus métaphorique dépend d’une multitude de facteurs : tandis que certaines modifications relèvent du contextuel et se révèlent éphémères, d’autres se pérennisent dans un processus de cristallisation en étant adoptées par un nombre grandissant de caricaturistes. Ces éléments saillants, qui permettent de charger l’individu, constituent en quelque sorte le socle de l’identité caricaturale.

Cette identité se décline bien sûr au pluriel. Lorsque la cible commence à investir l’espace de la caricature, chaque satiriste construit son personnage ex nihilo et façonne l’identité satirique de ce nouveau personnage. Les différentes identités produites par les différents vecteurs de la satire visuelle à un instant « T » se fécondent éventuellement ou s’ignorent encore. Par la suite, toute nouvelle tentative d’intervenir sur l’identité caricaturale se heurtera à la puissance de la tradition, à ce qui a pu s’imposer comme un stéréotype durable. Lors de la création des « Guignols de l’info » par exemple, le marionnettiste Alain Duverne expliquait à propos de la marionnette de Jacques Chirac combien avaient compté « les vingt années de caricature à son sujet qui précédaient [l’émission] »* imposant aux Guignols de se conformer à la physionomie du personnage, ce que nous désignons par « identité satirique », créée par les dessinateurs de presse. Pour une même cible, chaque famille politique de dessinateurs élabore une identité caricaturale spécifique. Au-delà de ces identités satiriques souvent concurrentes, voire contraires, se dégagent quelques éléments génériques sinon ontologiques, qui transcendent les clivages politiques.

L’identité produite par la caricature se doit d’être envisagée dans sa dynamique particulière avec une naissance, une période de formation, des moments de cristallisation puis une mise en sommeil. Elle s’élabore sur un temps plus ou moins long, se modifie et se fige de manière plus ou moins durable. L’identité caricaturale d’un individu a pour supports l’ensemble des caricatures produites à son encontre, production matérielle globale que nous désignons sous le terme de carrière caricaturale. On peut évaluer cette carrière caricaturale d’un point de vue à la fois quantitatif et qualitatif. Elle débute par une entrée de la cible dans la caricature et se définit ensuite par les variations de l’intensité du criblage satirique (relativement aux autres personnalités politiques visées), avec des périodes d’effacement, puis de focalisation et d’intensification de la charge, et enfin une disparition plus ou moins définitive. A chaque époque, la physionomie des supports (type de support, tirages, modalité de la diffusion et de la réception) qui diffusent la satire visuelle déterminera en partie la nature du flux caricatural.

La carrière caricaturale s’évalue également sous l’angle de sa structuration géographique. Il faut notamment distinguer la production satirique nationale de la production locale, mais aussi étrangère. Ces productions génèrent des flux distincts et homogènes, comme ceux définis par des supports de même tendance politique ou de même nature. Un même récepteur n’est pas soumis à l’ensemble des flux produits à un instant « T », que l’on peut les hiérarchiser : certains sont puissants et touchent un large public, d’autres faibles et donc marginaux. Cette hiérarchie influe sur la formation et la diffusion des différentes facettes de l’identité caricaturale.

C’est sous cette double approche de l’identité et de la carrière caricaturales de quelques grandes figures de la vie médiatique depuis les origines de la caricature politique jusqu’à nos jours qu’il nous semble intéressant d’envisager une « mécanique » de la caricature. Une mécanique avec ses règles propres, ses modélisations, sa structure, son évolution dans le temps et ses particularités dans l’espace.

Pourquoi la caricature s’empare-t-elle de telle ou telle personnalité à tel ou tel moment donné ? Qu’est-ce qui favorise cet investissement satirique ? Quelles règles président à l’entrée d’un édile dans la caricature et la même règle vaut-elle pour des médias locaux, nationaux ou étrangers ? Ces trois échelles constituent-elles les étapes obligées d’une carrière caricaturale dynamique ? Quelles sont les grandes séquences de la carrière caricaturale, quels types d’événements, de crise médiatique favorisent l’émergence d’éléments saillants de l’identité caricaturale ? Quels éléments physionomiques ou comportementaux ont le plus de chance d’être retenus par les dessinateurs et pourquoi, comment la tradition satirique influe-t-elle la formation de cette identité ? La nécessité de distinguer les grandes figures de la vie politique ne pousse-t-elle pas les dessinateurs à sur-caractériser leurs cibles (jusqu’à l’autonomisation du dessin) au détriment de la « vérité » caricaturale ? De quelle manière le substrat culturel propre à chaque époque (tabous, règles morales, état des pratiques visuelles, …) influe-t-il sur ce processus de formation de l’identité caricaturale ? Pourquoi certains caractères émergeant dans la caricature ne deviennent-ils pas pérennes au profit d’autres ?...

En évaluant le fonctionnement du processus médiatique dans lequel s’inscrit le flux caricatural, en étudiant la position relative de chaque acteur engagé dans la « bataille » caricaturale (acteurs politiques, éditeurs, supports, dessinateurs, public), en cherchant à repérer les ruptures temporelles et les accélérations avec précision, les auteurs auront à cœur d’interroger la caricature d’une personnalité dans un esprit globalisant et dynamique. Et ainsi donner à comprendre combien la caricature doit s’envisager comme un processus (et non un état) dynamique et complexe. Les études pourront porter sur l’ensemble ou sur une séquence de la carrière caricaturale d’une figure politique, sur l’analyse de l’identité satirique dans sa globalité ou encore sur une phase précise ponctuelle du criblage caricatural. Les comparaisons entre différentes identités et carrières caricaturales de différentes personnalités politiques seront les bienvenues, avec toujours l’idée de décrire la modélisation du processus à l’œuvre.

Propositions de contribution (titre, quelques lignes de description et quelques éléments sur l’auteur) à envoyer à Guillaume Doizy : guillaume.doizy@orange.fr

* Entretien avec Alain Duverne extrait de Christian-Marc Bosséno, Frank Georgi, Marielle Silhouette (dir.), Sociétés & représentations n° 10, Le Rire au corps. Grotesque et caricature, Paris, CREDHESS Publications de la Sorbonne, déc. 2000, p. 279.

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