RIDICULOSA N° 20 : LA GUERRE APRES LA GUERRE

Rien n’est plus difficile que de réunir une douzaine de spécialistes de la caricature et du dessin de presse autour d’un thème fédérateur et de proposer un ensemble intéressant dans sa globalité. Ce numéro de Ridiculosa - par ailleurs très bien illustré - ne déroge pas à la règle. On y trouvera des contributions qui certes ont le mérite d’exister, mais dont la pertinence laisse parfois à désirer. Si tous les sujets abordés autour des traces laissées par le souvenir de la guerre dans le dessin de presse ne manquent pas d’attrait, certains auteurs se contentent encore et toujours d’un regard trop superficiel, décrivant des dizaines de dessins sans en tirer le « jus » analytique attendu. Autre reproche : certains s’en tiennent à l’analyse de la ligne éditoriale des journaux et décryptent le sens politique des dessins, sans s’intéresser en fait à la mécanique des images.

Le lecteur connaisseur ne manquera pas de s’interroger sur une idée assénée en introduction et visant à justifier ce choix de l’après-guerre : les études sur la caricature de la Grande Guerre seraient légion et rien de neuf ne pourrait être dit sur la question (p. 9).

Rien ne nous semble plus faux. Certes, les manuels scolaires et autres ouvrages d’histoire sur la guerre n’ont pas manqué de nous immerger dans un bain visuel nourri de caricatures guerrière. Mais il s’agit alors d’illustrer certains aspects de la guerre, sans s’intéresser le moins du monde à la vie des images, à la diffusion des stéréotypes et à leur réception. En ce qui concerne la France, aucune étude n’est disponible sur les très nombreux dessins (et leurs auteurs) parus dans la grande presse quotidienne (qui tirait alors à plusieurs millions d’exemplaires !) et donc sur les stratégies de ces journaux en matière de dessin de presse. Aucune étude monographique non plus sur les « grandes » revues satiriques. Rien ou si peu sur la caricature et les dessinateurs hostiles à l’Union sacrée. Pas de recherche sérieuse sur les Salons des Humoristes et autres expositions de caricatures de cette période de guerre (pourtant nombreuses). Conséquence, il est quasi impossible de trouver un ou une spécialiste pour rédiger un article sur ces sujets. Hormis quelques thèses déjà anciennes, c’est le grand vide, que les historiens « purs et durs » ne prennent hélas pas le temps de combler.

Quant au choix de cet après-guerre, il vient après divers travaux qui ont eu pour mérite de ne pas se limiter au dessin de presse et qui ont opéré des comparaisons avec le cinéma et la photographie. Le titre de ce numéro de Ridiculosa correspond même mot pour mot à celui d’un ouvrage* paru en 2010 chez Nouveau Monde !

Mais ne boudons pas notre plaisir : le lecteur trouvera dans cet opus quelques pépites tout à fait passionnantes, dont l’article de Bruno de Perthuis sur l’histoire du regard porté par les collectionneurs et les érudits puis les historiens sur les cartes postales de guerre. La typologisation des très nombreux détournements par les dessinateurs de la fameuse photo figurant le « mano a mano » de Mitterrand et Kohl (Walther Fekl et Peter Ronge) retiendra également l’attention.

Et finalement, une conclusion s’impose : nombre d’auteurs admettent que la Grande Guerre a laissé assez peu de traces dans le dessin de presse au-delà de la décennie 1920. On ne peut que regretter cette dépense d’énergie à explorer la guerre dans une période qui cherche à oublier ce terrible conflit, alors que la surproduction de 14-18, pléthorique, inédite et extraordinaire par bien des aspects (avec une réévaluation du rôle du dessinateur de presse et de la caricature par rapport aux périodes qui précèdent et qui suivent), reste si mal connue !

Guillaume Doizy, avril 2014

POUR COMMANDER L'OUVRAGE...

La Guerre après la guerre, sous la direction de Christian Delporte, Denis Maréchal, Caroline Moine et Isabelle Veyrat-Masson.


Silvia CAPANEMA de ALMEDIA et Rogério SOUZA SILVA
La guerre est là-bas : le premier conflit mondial et l’imaginaire national brésilien à travers la caricature

Laurence DANGUY
L’immédiat après-guerre dans la revue satirique suisse Nebelspalter (1918-1921)

Guillaume DOIZY
De 1915 aux années folles, la grande passion des historiens pour la caricature de guerre

Bruno de PERTHUIS
Les mièvreries patriotiques de la Grande Guerre : insulte aux combattants ou reflet de l’imaginaire de l’époque ?

Franck KNOERY
Totentanz. Les arts graphiques et l’imagerie macabre en Allemagne, d’une guerre à l’autre

Jean-Claude GARDES & Ursula E. KOCH
Le diable est-il français : La chute de l’Empire, le 9 novembre, l’Armistice du 11 novembre 1918 et le traité de Versailles du 28 juin 1919 dans le discours de trois revues satiriques allemandes durant la République de Weimar

Hélène DUCCINI
Quand l’oubli gagne les mémoires : le 11 novembre dans les dessins satiriques des journaux français de gauche (1920-1940)

Pascal DUPUY
Le dessin de presse et la commémoration autour du 11 novembre. L’exemple de quelques périodiques de la droite extrême (1922-1939)

Margarethe POTOCKI
Pauvre Poilu... à quoi sers-tu encore ? La représentation de l’ancien combattant dans le dessin satirique de la presse d’extrême-droite de l’entre-deux-guerres

Martine MAUVIEUX
Représentation évolutive du costume dans les dessins de presse au lendemain de la Grande Guerre

Walther FEKL et Peter RONGE
Métamorphose d’un geste. Le « mano a mano » de François Mitterand et Helmut Kohl (Verdun, le 22 septembre 1984) dans le dessin de presse français et allemand

Résumé des articles en français, anglais, allemand (format pdf)

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