"La Grande Guerre des images", une contribution de Nicholas-Henri Zmelty

On lira avec intérêt le compte rendu d'une séance de séminaire tenue le 29 mai 2013 et organisée par l'historienne de l'art Laurence Bertrand-Dorléac :

Nicholas-Henri Zmelty est docteur en histoire de l’art contemporain. Chargé d’études et de recherches à l’INHA de 2005 à 2009, enseignant-chercheur vacataire à l’Université de Picardie Jules Verne (Amiens) de 2006 à 2012 et à l’Université François Rabelais (Tours) de 2011 à 2012, il est aujourd’hui conservateur du Musée de Montmartre à Paris. Ses recherches portent essentiellement sur la question de l’image imprimée au tournant des XIXe et XXe siècles. Sa thèse (Prix du musée d’Orsay) consacrée à l’affichomanie en France autour de 1900 sera publiée aux éditions Mare & Martin au printemps 2014.

La grande guerre des images

Entre 1914 et 1918, la presse illustrée française donne à la guerre une visibilité fortement contrastée. Nous proposons d’envisager cette production de masse à travers une grille d’analyse thématique et de nous interroger sur ses liens avec la culture d’avant-guerre. Les représentations héroïques, humoristiques et érotiques dans la presse de la Grande Guerre sont abordées ici à travers l’étude des dessins du Supplément illustré du Petit Journal, du Rire rouge et du Sourire de France. Si leurs lignes éditoriales respectives n’empêchèrent pas l’interpénétration des genres, chacun de ces trois journaux peut individuellement être considéré comme emblématique dans sa manière de traiter ces questions de l’héroïsme patriotique des soldats, de l’humour et de l’érotisme en temps de guerre.

L’expression de l’héroïsme dans le Supplément illustré du Petit Journal

Le Supplément illustré du Petit Journal s’est ainsi imposé comme l’un des principaux vecteurs d’exaltation de la noblesse des combattants français… au prix de représentations des plus mensongères. Son prix raisonnable (cinq centimes l’unité) et ses tirages hebdomadaires avoisinant le million d’exemplaires en font le journal populaire par excellence. Sa forte diffusion a nécessairement favorisé l’importance de son impact sur les consciences.
Pendant toute la durée de la guerre, ses lecteurs ont été surexposés à une multitude d’images du combat qui comptent parmi les plus stéréotypées du genre. La charge à la baïonnette et la lutte au corps à corps ont inspiré bien des scènes héroïques à Damblans, illustrateur quasi-exclusif du journal pendant les trois premières années de guerre, à ses collaborateurs et à ses successeurs. Fantasmatiques à plus d’un titre au regard des réalités nouvelles de la guerre moderne, ces images s’intègrent dans une tradition de représentation qui conditionne les attentes des lecteurs-spectateurs. Les regards de 1914 sont en effet familiarisés avec les œuvres d’art et autres images en tout genre qui, avant-guerre, célébraient la vaillance des révolutionnaires de 1792, des troupes napoléoniennes ou des soldats de la guerre franco-prussienne de 1870-1871. La Grande Guerre ne fait que dynamiser la production de représentations de ce type. Complètement irréalistes, ces images ont pour seule vocation de convaincre l’opinion du courage infaillible des combattants sur le front. Les schémas de composition sont souvent identiques, la verticalité ou la puissance oblique des masses formées par les soldats français s’opposant à l’horizontalité ou à l’effondrement informe des troupes allemandes. De nombreux tableaux de batailles ont pu servir de maître étalon, La Révolte du Caire d’Anne-Louis Girodet (1810) comptant parmi les exemples les plus parlants.
À bien regarder les dessins du Supplément illustré du Petit Journal, les soldats français qui se jettent dans la mêlée au péril de leur vie semblent invincibles. La mort, quand elle est figurée, frappe essentiellement les Allemands. Le plus souvent, les Français ne sont que blessés, parfois grièvement, mais toujours au prix d’un acte héroïque. D’une manière générale, les représentations de la mort sont assez édulcorées pour paraître sous un jour acceptable. Alors que certaines photographies publiées dans des journaux tels que Le Miroir peuvent révéler de véritables scènes d’horreur (décapitation, amputations, etc.), les atteintes innommables que les armes modernes infligent aux corps des combattants n’apparaissent pas dans le dessin de presse. Que voulait-on masquer ? Les civils, et notamment les lecteurs du Petit Journal, étaient pourtant habitués aux unes sanglantes et macabres que l’hebdomadaire publiait avant-guerre avec un goût prononcé pour le sensationnel…

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