"On pouvait certainement rire de tout, mais pas avec n'importe qui" : entretien avec Caroline Guignard, conservatrice au Musée d'Art et d'Histoire de Genève

Jusqu'au 31 août 2014, le Cabinet d'arts graphiques du Musée d'Art et d'Histoire de Genève (Suisse) présente l'exposition "Satires - Caricatures genevoises et anglaises du XVIIIe siècle". A cette occasion, C&C publie un entretien avec Caroline Guignard, conservatrice à l'origine de l'exposition :

Entretien :

On doit finalement cette exposition au père du célèbre Rodolphe Töpffer ?

Caroline Guignard : En effet, Wolfgang-Adam Töpffer, graveur de formation, avait envisagé une carrière de caricaturiste dans la veine de Hogarth. Il avait sans doute connaissance des œuvres du britannique, la Société des Arts, qui régissait alors l'enseignement artistique à Genève, possédant un portefeuille de ses planches. Töpffer avait également pu les voir lors de sa formation à Paris dans l'atelier de Nicolas Delaunay et à l'Académie. Bien qu'il soit qualifié de "Hogarth de Genève" par un critique de l'époque, les œuvres qu'il présente en 1798 à ses concitoyens sont accueillies avec fraîcheur. Les Genevois n'étaient peut-être pas prêts pour ce type d'images, fortement caractérisées et comprenant de nombreux niveaux de lecture. Pour des motifs essentiellement pécuniaires, l'artiste se tourne alors vers la peinture et le dessin de genre et de paysage pour lesquels il est désormais reconnu. Son esprit satirique s'exercera toujours en privé, par des croquis dont il agrémente les lettres destinées à ses proches, et par une série d'aquarelles aussi féroces que virtuoses dans les années 1814-1820. C'est à ce moment-là que la Cité de Calvin, après avoir été annexée à la France entre 1798 et fin 1813, doit se doter d'une constitution pour être autorisée à rejoindre la Confédération helvétique. Les tenants de l'Ancien régime, pourtant aboli en 1792, reprennent alors de la vigueur et imposent un texte réactionnaire intolérable pour Töpffer. La situation lui inspire une quarantaine de dessins qu'il se gardera toutefois prudemment de montrer hors du cercle de ses connaissances, et dont le public n'apprit l'existence qu'en 1917.

Pourquoi comparer la satire genevoise à sa grande sœur anglaise ? Quelles différences entre la caricature anglaise qui vit son âge d’or au XVIIIe siècle et son pendant genevois, du point de vue du style, du ton et des cibles ?
CG : Notre volonté est d'illustrer un "détail" de l'histoire de l'art genevois bien connu des spécialistes, mais jamais montré sous forme d'exposition. A la fin du XVIIIe siècle, l'Europe entière est influencée par les estampes satiriques anglaises. L'exercice de comparaison pourrait donc être réalisé aussi bien pour Paris, Zurich ou les cités germaniques... Genève n'a rien d'une exception, mais la production satirique locale, qui est certes marginale, est souvent ignorée. Ce qui est dommage, considérant l'acuité des critiques qu'elle formule et la finesse de son exécution.

Quels sont les caricaturistes les plus en vue à Genève à cette époque ?
CG : Si l'on considère les années 1750-1820, soit à peu près la période couverte par notre exposition, seul Jean Huber construit son succès sur des œuvres teintées de caricature. C'est en effet grâce à ses portraits de Voltaire exécutés en découpure, à l'huile, au pastel ou à la plume que ce patricien converti à l'art doit sa renommée dans l'Europe entière. Il montre le philosophe déculotté au saut du lit, frappé par l'apparition du fantôme d'Henri IV, assis dans un fauteuil, une pantoufle négligemment pendue à l'orteil... Des représentations familières, parfois triviales, qui ont contribué à promouvoir l'image de Voltaire. Pour le reste, Genève était alors une petite cité, et la caricature était certainement difficile en raison de la proximité entre les protagonistes. D'où la prudence de Töpffer, qui occupait par ailleurs une position tout à fait respectable au sein des institutions de la ville. Peut-être le souvenir du traitement infligé à Rousseau par ses concitoyens (l'exil forcé suite à la condamnation de "L’Émile" et "Le Contrat social" en 1762) était-il encore trop présent dans les mémoires ? Outre Huber et Töpffer, on connaît d'amusants portrait dans le style de Ghezzi attribués à Louis-Ami Arlaud-Jurine, un miniaturiste dont la carrière se fait en grande partie en Angleterre, et dont nous présentons quelques exemples.

Comme jusqu’à la fin du XIXe siècle, ces dessinateurs sont avant tout des artistes...
CG : Mis à part Jean Huber, les artistes que nous présentons sont avant tout reconnus pour leur travail "sérieux": Töpffer pour ses peintures, aquarelles et lavis, Louis-Ami Arlaud-Jurine pour ses miniatures.

Quels intérêts sert la caricature politique à Genève ? Tous les camps s’en saisissent ?
CG : Dans ces années-là, ce sont plutôt des émanations d'esprits que l'on dirait aujourd'hui "de gauche"... Töpffer est engagé politiquement du côté des "libéraux", qui défendent notamment les intérêts des artisans. Ceux-ci contribuent en effet très largement à la prospérité de la Cité, mais n'ont pas les droits accordés aux grandes familles patriciennes ou aux membres du clergé protestant.

Si certains érudits s'intéressent à ces caricatures à l’époque, ces images circulent-elles au sein des couches populaires de la société ? Sont-elles vendues dans des échoppes comme en Angleterre ?
CG : Le seul exemple véritablement comparable aux productions anglaises est une série d'estampes de W.-A. Töpffer éditée en 1817, et diffusée par son éditeur Wessel. Elles se situent dans la veine des "Cries of London" de Rowlandson ou des "Cris de Paris" de Vernet. Et comme pour ces œuvres, on en ignore le tirage, puisque l'éditeur possède les plaques, et peut donc tirer "à la demande" si un sujet a du succès. Töpffer représente la devanture de Wessel dans une de ses estampes, très proche de certaines feuilles anglaises : on y voit des représentants de toutes les couches de la population regarder les dernières nouveautés, sous l’œil las du vendeur, résigné à ce ce que son éventaire fournisse gratuitement un divertissement à ce public bigarré... Cependant, il semble que ses estampes ont plutôt été acquises par des amateurs "de bonnes familles" (car on en trouve chez leurs descendants aujourd'hui encore...) bien plus que par le petit peuple.

Les autorités semblent tolérer certaines de ces images… On peut rire de tout à cette époque ?
CG : En Grande-Bretagne, la censure est très tolérante. A Genève, il apparaît que les artistes restent très prudents, puisque seuls des sujets en apparence peu subversifs seront diffusés. Dans ses caricatures religieuses, Töpffer prouve qu'il était possible de rire de tout (n'oublions pas que nous sommes dans la Cité de Calvin, et que les autorités religieuses y ont un poids considérable), mais il garde ces feuilles pour son entourage. On pouvait certainement rire de tout, mais pas avec n'importe qui.

La présence en Suisse de dessinateurs de presse dont le talent est largement reconnu aujourd’hui, favorise cette redécouverte par le public actuel de caricatures du XVIIIe siècle ?
CG : Le sujet est assez "à la mode", considérant les colloques et expositions qui ont eu lieu à travers l'Europe ces cinq dernières années. J'imagine que les problèmes rencontrés par les caricaturistes de presse contemporains ont inconsciemment stimulé la recherche autour de cette thématique, en Suisse comme ailleurs. Toutefois, la Suisse connaît depuis longtemps des journaux, des émissions de radio et de télévision satiriques. Il existe une tradition carnavalesque ancienne, notamment dans les cantons catholiques, qui donne lieu à un renversement des pouvoirs et des valeurs le temps de la fête. Outre cet exutoire traditionnel, la "revue" est un genre de cabaret satirique encore bien pratiqué dans les campagnes comme dans les villes ; ces spectacles, souvent joués en fin d'année, rappellent les moments importants de l'année écoulée sur un mode comique, fustigeant les personnages ayant joué un rôle dans les événements politiques ou sociaux. On caricature volontiers les figures influentes, mais le ton reste assez "bonhomme". Il me semble qu'à l'exception de quelques politiciens de la droite dure et populiste, le traitement réservé aux cibles des satiristes reflète bien la réalité du système helvétique. Dans un pays de villes relativement petites, dont la politique est basée sur un système de milice et une démocratie directe, dont les fonctions dirigeantes n'ont que peu d'avantages et de prestige, les autorités sont proches de la population et restent très accessibles. On est donc naturellement moins féroce à l'égard de son voisin que d'un puissant surprotégé, et donc objet de fantasme. J'aimerais beaucoup faire mentir les clichés, mais il me semble que, si la liberté d'expression est une valeur importante en Suisse, une forme d'autocensure est pratiquée afin de rester dans les limites du consensus et de l'acceptable.

Propos recueillis par Guillaume Doizy, juin 2014

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