"CROQUER LA FRANCE EN GUERRE", un ouvrage d'Emmanuel Thiébot

Emmanuel Thiébot, Croquer la France en guerre, Armand Collin, 25 euros.

Depuis la publication des Crayons de la propagande de Christian Delporte portant sur le dessin de presse politique sous l’Occupation, aucun ouvrage illustré ne s’était réessayé à explorer cette période en faisant du dessin satirique sa source principale. Bien qu’inspiré de l’étude de Christian Delporte, le travail d’Emmanuel Thiébot (historien au Mémorial de Caen) cherche avant tout à restituer le contexte historique, les images sélectionnées servant de prétexte à raconter l’Histoire. Beau prétexte ! Et quelles images !

En 200 illustrations, l’auteur nous convie à une plongée dans l’imaginaire des éditeurs, des dessinateurs et des autorités de cette époque chaotique. Loin de s’arrêter aux seules années d’Occupation, Emmanuel Thiébot adopte un point de vue panoramique, commençant par la fin des années 1930 et terminant son opus par la période de la Libération.

Après une introduction cherchant à définir de manière toute classique les notions de caricature et de dessin satirique, l’étude historique s’articule autour d’une sélection de documents originaux, passionnants et pour certains très rares. Dessins de presse (caricatures politiques ou dessins d’humour), affiches, tracts, brochures de propagande, cartes postales, recueils illustrés, bandes dessinées, la diversité des œuvres présentées permet de ne pas réduire le champ à un flux médiatique particulier, celui de l’habituel dessin d’actualité par exemple ou encore celui des fameuses affiches de propagande.

Si le lecteur appréhende avec une certaine familiarité les dessins publiés dans la presse à cette époque, bien qu’ici certains journaux assez rares soient présentés (Notre Combat, La Légion, L’émancipation nationale, La Voix ouvrière…), ce sont surtout les tracts de propagande illustrés aéroportés par les alliés en France qui retiendront l’attention. Car bien que l’ouvrage s’en tienne aux productions francophones, il ne se limite pas aux seules images diffusées par Vichy en zone Sud ou par les collaborationnistes et les allemands en zone occupée, s’intéressant également à d’autres émetteurs, les alliés comme on l’a vu mais également la Résistance.

La propagande et l’engagement politique de l’époque ont souvent puisé aux sources de la satire et de l’humour, sans oublier l’illustration édifiante, comme en témoignent les brochures ou autres cartes postales à colorier destinées aux enfants, imaginées par soutiens de Pétain. On retrouve le même procédé d'édification dans certaines images qui mettent en scène de Gaulle après août 1944...

Au fil des pages, le lecteur s’intéressera à « L’avant-guerre », à « La drôle de guerre et la défaite », au « Régime de Vichy et à la politique de la collaboration », à « La propagande contre les ennemis de la Révolution nationale et de la politique de collaboration », à « La propagande aéroportée », mais aussi à « La résistance et la France libre » et enfin à « La Libération ».

Certes, les illustrations de l’ouvrage qui proviennent de la très riche collection privée de l’auteur ne permettent certainement pas une approche exhaustive de la production propagandiste dessinée de l’époque (on notera la quasi absence de dessins de presse pour la période de la Libération). Certes, il ne s’agit pas d’une étude sur la propagande pendant la Seconde Guerre mondiale. Certes, nombre de dessins sont présentés en dehors de leur contexte médiatique (hormis les dessins publiés pleine page en couverture des hebdomadaires ou des recueils), ce qui tend à désincarner le discours propagandiste en isolant les images. Certes, certains journaux pourtant emblématiques de cette époque ont été oubliés (Je Suis Partout ; Au Pilori…). Certes, l’auteur analyse très peu la mécanique des images…

Mais pour chaque document (tous datés et sourcés), l’auteur restitue avec intelligence le contexte historique et apporte en général en bas de page sous forme d’une forte notice un éclairage particulier sur le support, l’éditeur ou encore sur l’auteur du dessin. Des notices bien utiles que l'on aurait souhaitées plus nourries encore.

Malgré ces menues réserves, on « croquera » goulument ce beau livre de 200 pages.

Guillaume Doizy, octobre 2014

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