"Bosc. De l’humour à l’encre noire" : le catalogue

Les amateurs de dessins d’humour jetteront leur dévolu sur ce très élégant catalogue édité par le Musée Tomi Ungerer de Strasbourg. L’opus accompagne une belle exposition (jusqu'au 01/03/2015) consacrée au dessinateur Bosc oublié de nos jours, bien que véritable vedette du dessin d’humour dans les années 1950-1960. Cette exposition et le catalogue sont l’occasion de redécouvrir l’extraordinaire engouement pour le dessin d’humour de l’après Seconde guerre mondiale (évoqué par Thèrèse Willer, directrice du Musée), un humour fondé sur l’exploration de jeux d’esprit « limites » tels que le non sens, l’absurde, l’incongruité et l’humour noir. Un humour aux antipodes de celui pratiqué depuis l’entre deux guerres, lui-même héritier de la gaudriole de la Belle Époque, un humour raffiné et cérébral.

Influencé par les dessinateurs américains de haut vol qui ont initié outre atlantique cette nouvelle conception du dessin d’humour haut de gamme, Bosc a très vite imposé ses angoissants personnages à gros nez mis en scène dans une époustouflante sobriété visuelle. L’humour « graphique » se caractérise en effet par un style très épuré, un rejet de toute forme d’esbroufe picturale. Un minimum de traits au service d’une idée décoiffante, dans un environnement textuel en général réduit lui aussi (ce qui favorise les lectures polysémiques). Car cet humour dessiné s’illustre surtout par sa dimension graphique, tandis que son devancier des années trente jouait sur le bon mot et le calembour.

Dans ce catalogue de192 pages, Nelly Feueharhn retrace par le menu la carrière de ce dessinateur dépressif, analyse les grands thèmes explorés par celui qui porte alors un regard désabusé, caustique et distant sur la société de son temps, le couple, la femme, les relations humaines, la ville prison, etc. Sans oublier quelques thèmes de prédilection et notamment l’armée qu’il détestait après un engagement de jeunesse. Pour souligner l’ineptie du monde, Bosc oppose souvent à l’uniformité du plus grand nombre (les foules, les militaires), l’attitude singulière de celui qui ne parvient pas à se couler dans le moule.

Le catalogue se montre peu bavard sur la dimension professionnelle du travail du dessinateur. On aurait aimé par exemple que soient évoquées les relations de Bosc avec les directions des journaux auxquels il a collaboré : qui décide des sujets des dessins ? Quelle rémunération ? Quel type de rémunération ? Qui décide de la fréquence des publications ? Quelles tensions éventuelles avec les rédactions quant au choix des dessins publiés, les éventuelles demandes de modifications, les refus, la censure, l’auto-censure, etc. Quelles étaient les motivations de Bosc, en s'adressant à tel ou tel organe de presse ? Autre questionnement peu développé : comment Bosc concevait-il la politique ? Si Nelly Feueharhn qualifie Bosc d’anarchiste, on peine à comprendre sa distance avec mai 68, alors que dans les années qui précèdent, le dessinateur s’engage contre la guerre d’Algérie et contre de Gaulle, tandis qu’il donne ses dessins à des journaux aux lignes éditoriales contradictoires (France observateur et Minute par exemple).

On s'étonnera également que l’exposition et le catalogue n’aient pas cherché à contextualiser un peu plus les dessins présentés, privilégiant les originaux sans les mettre en regard des versions imprimées dans la presse. Ces dessins ont pourtant dans leur très grande majorité été réalisés dans la perspective d’une publication, publication qui change fondamentalement les conditions de réception des images, avec parfois l’ajout d’un titre, la proximité d’autres dessins ou d’articles. Comment éluder la mise en scène visuelle qui résulte de choix éditoriaux, d’une hiérarchisation dans la matière journalistique, éléments qui fournissent une multitude d’informations sur la stratégie du journal quant à la valorisation de la matière dessinée. L’intertextualité (titres des articles éventuellement présents sur la page ou la double page) modifie ou oriente parfois très fortement la compréhension du dessin. Sans parler d’un certain appauvrissement graphique qui modifie également la perception que le lecteur se fait de l’œuvre imprimée. Si l’accès à l’original est inestimable (pour un meilleur ressenti et une meilleure compréhension du travail du dessinateur, de ses repentirs et tâtonnements), la version publiée constitue un double incontournable et devrait être la règle dans une telle exposition (et donc dans le catalogue), car c’est cette version et elle seule à laquelle le public s’est frotté et sans laquelle le dessin n’aurait pas eu d’existence publique. C’est bien le processus de sélection par la rédaction et de diffusion massive par le journal qui donne à ces dessins une dimension sociétale, voire historique et emblématique.

Notre dernière remarque porte justement sur la manière dont les originaux de ces superbes dessins de Bosc ont été reproduits dans le catalogue. L’original, le vrai, la feuille sur laquelle le dessinateur a réalisé le dessin destiné au journal, porte comme nous l’avons dit ci-dessus les stigmates de l’œuvre en construction. Repentirs, collages, découpages, notes au crayon de papier à l’attention de l’éditeur ou précisant un titre ou une légende, etc. Comment reproduire cet original dans un catalogue ? Deux méthodes s’opposent : la première consiste à offrir au lecteur une image brute, qui respecte « l’objet » qu’il peut voir dans le cadre de l’exposition, et sur cet objet les collages, les repentirs, les coups de gomme, etc. On perçoit alors le dessin dans sa dimension documentaire, émotionnelle, personnelle, intuitive, quasi archéologique, celle que Bosc avait alors sous les yeux, sur laquelle il a posé ses mains, son regard, sa sensibilité. Cette feuille avec laquelle il a vécu quelques instants... et qui nous émeut profondément aujourd’hui. La deuxième option cherchera à effacer tous ces éléments « subjectifs » dans le but de valoriser l’œuvre finalisée dans sa plus grande pureté. C’est cette seconde manière qui a été choisie par le Musée Ungerer, retirant au lecteur la possibilité d’appréhender ce qui justement fait l’unique intérêt de l’œuvre originale : restituer longtemps après une partie du mystère de la création.

N'a-t-on pas là une posture éditoriale contradictoire ? Absence de reproduction des dessins « in situ », c'est-à-dire de la version publiée et mise en page dans la presse ; absence des dessins originaux « bruts », tels que le dessinateur les avait sous les yeux et les adressait à son journal. Au résultat, un catalogue bien intéressant et très élégant mais qui prive le lecteur de sources non négligeables pour mieux incarner Bosc et son œuvre.

Malgré ces quelques réserves, on prendra un immense plaisir à parcourir cet ouvrage qui comprend de surcroît un très intéressant bonus : un DVD comportant le Voyage en Boscavie, film d’animation réalisé par Claude Choublier et Jean Vautrin à partir des dessins de Bosc (prix Emile Cohl 1958).

GD, novembre 2014

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