JOURS DE GUERRE ET DE PAIX : Regard Franco-Allemand sur l'art de 1910 à 1930

JOURS de GUERRE et de PAIX : Regard Franco-Allemand sur l'art de 1910 à 1930, catalogue d'exposition, Somogy, 222 p. 35 euros.

On lira avec entrain ce très beau catalogue édité par Somogy à l’occasion d’une exposition présentée depuis peu au Musée des Beaux-Arts de Reims. Prenant le parti de déborder sur l’avant et sur l’après guerre, les commissaires de l’exposition ont avant tout cherché à croiser des œuvres produites de part et d’autres du Rhin de la Belle Epoque aux années folles. Résultat, des rapprochements déroutants et souvent émouvants, qui au-delà des antagonismes nationaux donnent bien sûr à voir une communauté de préoccupations visuelles liée au caractère cataclysmique du conflit, sans gommer pour autant les différences stylistiques ou politiques. En effet, contrairement à la plupart de leurs homologues français, nombre d’artistes allemands qui s’étaient engagés avec enthousiasme dans le conflit en étant confrontés dès les premières semaines à l’horreur de la guerre, ont rapidement nourri une véritable hostilité à l’égard de la confrontation, prenant le chemin du pacifisme. La production plastique ne pouvait que s’en trouver modifiée.
Insistons sur la qualité des contributions, à commencer par l’introduction tout à fait passionnante du commissaire allemand Gerhard Finckh, qui définit le cadre conceptuel de l’exposition en tentant de répondre à cette question : « comment transposer une guerre d’envergure mondiale dans un concept aussi limité, spatialement et temporellement que celui d’une exposition ? ». Finckh et les différents auteurs qui ont participé à ce catalogue entraînent le lecteur dans une pérégrination riche et émouvante. Sans négliger la littérature de guerre, le regard se porte principalement sur le dessin (les conditions de la guerre rendent difficile la création en atelier), l’estampe (on découvre à cette occasion que le Musée des BA de Reims possède une extraordinaire collection d’œuvres graphiques produites pendant la première guerre mondiale, sans doute la plus importante en France comme en témoigne Marie-Hélène Montout-Richard), mais aussi la caricature (une contribution de Hendrik Ziegler porte spécifiquement sur les caricatures visant Guillaume II) et bien sûr la peinture. Par des éclairages multiples (l’assassinat de Jaurès, le bombardement de la cathédrale de Reims, la question du regard porté sur les veuves de guerre, le camouflage français et allemand, les postures d’artistes pendant et après le conflit, la représentation des ruines, etc.), le catalogue permet de découvrir une grande diversité d’événements, d’artistes ou de problématiques, et donc de mieux comprendre comment l’époque a représenté le conflit. Dans cet ensemble très cohérent, nous ne manquerons pas d’évoquer de manière spécifique la contribution consacrée au peintre George Desvallières, co-fondateur avant guerre du Salon d'Automne, peintre et décorateur qui soutien fermement les avant-gardes fauves et cubistes ainsi que les arts décoratifs. Lors de la Première Guerre mondiale, il mène un bataillon de chasseurs dans les Vosges. Converti à la foi catholique en 1905, il se promet pendant la guerre d’exclure de sa production une fois la paix revenue tout sujet qui ne soit pas religieux. C’est à partir de 1918 qu’il met à exécution son vœu, réalisant des œuvres dans lesquelles transparaissent dans des images quasi hallucinatoires, les terribles souffrances endurées pendant les quatre années de guerre.
Le lecteur se réjouira que la maquette favorise les illustrations en grand format, mais regrettera sans doute l’absence de notices analytiques qui auraient permis de mieux cerner le point de vue comparatiste adopté, nombres d’œuvres françaises et allemandes étant présentées en vis-à-vis de manière tout à fait intentionnelle et intéressante. On notera également l’absence d’étude sur deux supports de diffusion des images majeurs en cette première guerre mondiale : la grande presse quotidienne et les cartes postales.
L’ensemble reste malgré ces quelques réserves, tout à fait passionnant !

Guillaume Doizy

SOMMAIRE

Regards des commissaires

14. L’art en deuil ?
David Liot, Directeur et conservateur en chef du musée des Beaux-Arts de Reims

20. La guerre oubliée
Gerhard Finckh, Directeur du Von der Heydt-Museum de Wuppertal

1- L’homme en guerre

30. La Grande Guerre en France et en Allemagne
Gerd Krumeich, Professeur émérite à l’université Heinrich-Heine de Düsseldorf, professeur associé à l’Institut d’histoire du temps présent et vice-président du Centre international de recherche de l’Historial de la Grande Guerre de Péronne

46. La loi des trois ans
François Cochet, Professeur des universités en histoire contemporaine à l’université de Lorraine

48. Jean Jaurès et Raoul Villain : les (mauvaises) raisons d’un assassinat
Jacqueline Lalouette, Professeur d’histoire contemporaine

52. La littérature de guerre et les écrivains du front en France et en Allemagne
Nicolas Beaupré, Maître de conférences en histoire contemporaine à l’université Blaise-Pascal de Clermont-Ferrand, membre de l’Institut universitaire de France, membre du Centre international de recherche de l’Historial de la Grande Guerre de Péronne

60. Entre tombes et berceaux : regards ambivalents sur les veuves françaises de la Première Guerre mondiale
Peggy Bette, Docteure en histoire contemporaine de l’université Lumière – Lyon II, membre associé du Centre de recherches historiques de l’Ouest (CERHIO),université Rennes II

66. Captivité de guerre
François Cochet

68. Bouc émissaire ? L’empereur Guillaume II dans les caricatures de guerre en France et en Allemagne
Hendrik Ziegler, Professeur d’histoire de l’art moderne et contemporain à l’université de Reims Champagne-Ardenne

2- La Passion de Reims

84. L’incendie d’une cathédrale au cœur de la Grande Guerre
François Cochet

94. Préserver, conserver et restaurer : La cathédrale de Reims : une épreuve franco-allemande surmontée
Yann Harlaut, Docteur en histoire, consultant culturel à l’université de Reims Champagne-Ardenne

106. La beauté tragique des ruines Un patrimoine, « mort pour la France »
David Liot

3- L’art en guerre

122. Guerre, paix et vice versa : les artistes français dans le climat fratricide de la guerre
Claire Maingon, Maître de conférences en histoire de l’art contemporain à l’université de Rouen

138. George Desvallières, peintre de combats
Catherine Ambroselli de Bayser, Petite-fille de George Desvallières, responsable du catalogue raisonné de George Desvallières

152. Le choc de la réalité : Les artistes allemands dans la Première Guerre mondiale
Nicole Hartje-Grave, Docteure en histoire de l’art

172. Crayons d’enfer ! : La collection Lemétais ou la victoire des arts graphiques face à la guerre
Marie-Hélène Montout-Richard, Attachée de conservation au musée des Beaux-Arts de Reims, chargée des collections d’arts graphiques et du centre de ressources

188. Camouflage sur toute la ligne : Le rôle des artistes français et allemands dans l’art du camouflage
Cécile Coutin, Conservateur en chef honoraire

196. « Paysages lunaires de la mort » (Kurt Tucholsky) : Remarques sur la photographie pendant la Première Guerre mondiale
Ulrich Pohlmann, Conservateur au Münchner Stadtmuseum, département de la photographie, de Munich

208. Liste des œuvres exposées
218. Bibliographie sélective
219. Index des noms de personnes et de lieux
223. Mentions obligatoires et crédits photographiques

Tag(s) : #Comptes-rendus ouvrages, #Expositions