Vu du front : Représenter la Grande Guerre

Vu du front : Représenter la Grande Guerre, Catalogue d’exposition (Musée de l’Armée), John Horne, Sylvie Le Ray-Burini, Thomas Weissbrich, Annick Fenet, …, Somogy, 376 p., 39 euros.

« Représenter la Guerre » ? Vaste programme pour une exposition (jusqu’au 25 janvier 2015 au musée de l'Armée à Paris) et un catalogue, même quand on s’en tient à une zone très particulière que le premier conflit mondial a érigé en centre du monde combattant, à savoir le front. Dans son introduction l’historien John Horne s’intéresse à la manière dont s’est rapidement constituée cette ligne peu mobile le long de laquelle se sont confrontées deux des plus grandes armées du monde. Le « front », terme que l’on retrouve dans toutes les langues belligérantes, a véritablement structuré la guerre elle-même. Si les expressions « faire front » ou « front de mer » préexistent au premier conflit mondial et si la presse française en 1904 associe régulièrement cette notion de « front » à la zone des combats pour évoquer la guerre russo-japonaise, c’est bien sûr pendant la Grande Guerre et après que le terme s’enracine pleinement dans les imaginaires. Dans ce processus, la mise en image du lieu et des activités qui s’y déroulent tient une place prépondérante.

Ce catalogue, truffé d’images et de documents autant fascinants que terribles (voir par exemple la scène de combat peinte sur une omoplate de cheval p. 275), porte son regard sur ceux qui dans la zone des Armées ou à l’arrière ont été amenés à représenter le front et comment ces représentations ont trouvé leur place (ou non) dans le discours belliqueux et propagandiste du temps. Soldats mobilisés, photographes, artistes amateurs ou professionnels, imagiers isolés ou missionnés par l’Etat, producteurs d’images hors des zones militarisées, tous n’ont bien sûr pas vécu le front de la même manière et tous ne l’ont pas raconté avec les mêmes objectifs. Dans son étude sur « Dessiner au Front », Aldo Battaglia distingue avec raison deux grands types d’images. Les représentations réalisées par des amateurs dans une visée de « témoignage », et celles des artistes ou des professionnels à vocation plus narrative, images qui participent d’un « récit » porté à l’emphase et à la propagande. La question de la fonction et des supports des images prédomine. Loin de représenter le réel des différents fronts qui ont émergé dans cette guerre rapidement devenue « mondiale », dessins, peintures, estampes et photographies se répartissent en deux grands groupes : d’un coté les images à destination du public, filtrées par le patriotisme ambiant et par les producteurs du discours de guerre, et de l’autre, les représentations « privées » parfois plus crues et débordant certains tabous patriotiques, mais tout autant aseptisées.

Certes, certains dessins et bien des photographies ont pu montrer la tragédie à l’œuvre. Mais finalement, ni plus ni moins que les journaux illustrés de la fin du XIXe siècle évoquant les faits divers les plus sordides et les catastrophes les plus destructrices, c'est-à-dire en se conformant à des codes visuels incapables de transgresser les limites du socialement l’acceptable. La plupart des images, même celles qui relèvent du « témoignage », filent souvent l’anecdote et le folklore, figent des situations désincarnées, sans pouvoir traduire l’effroi, la peur, le tonnerre assourdissant des explosions, l’odeur de la pourriture et de la mort, les pensées de ces hommes envoyés à la boucherie, aspects qu’ont semble-t-il mieux traduits les écrivains, étrangement absents de ce catalogue. La fixité des images et leur aphonie limitent toute évocation de l’horreur de cette extraordinaire et terrifiante expérience vécue par les soldats au front.

Si les images « mentent » assurément, cet ouvrage n’en témoigne pas moins d’un incontestable effort de comprendre dans quelles conditions ce front de guerre a été l’objet d’une spéculation visuelle sans précédent, comme en témoigne la grande qualité des documents présentés. Deux regrets néanmoins : à vouloir embrasser un sujet aussi vaste, l’exposition (et donc le catalogue) ont tendance à noyer le lecteur dans un ensemble hétéroclite qui ne fait plus sens, d’autant que le point de vue chronologique adopté (la guerre avant 14, la réalité de la guerre, la guerre longue, la mémoire du front) incite à présenter côte à côte des documents très divers dans leurs conditions de conception et dans leur fonction sociale.

Les quinze contributions du catalogue ne manquent pas d’intérêt. Elles n’en demeurent pas moins quelque peu disparates et principalement centrées sur l’Europe. Aucune n’offre par ailleurs au lecteur un point de vue synthétique sur cette question de la représentation de la guerre, ce qui s’explique sans doute : car in fine, on peut se demander si le choix de centrer l’exposition sur la question du « front » ne masque pas l’absence d’une démarche historienne originale qui aurait permis de renouveler cette question de la représentation de la Grande Guerre…

Guillaume Doizy, novembre 2014

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