Hendrik Ziegler, "Louis XIV et ses ennemis – image, propagande et contestation" : compte-rendu

Hendrik Ziegler, Louis XIV et ses ennemis – image, propagande et contestation, Centre allemand d'histoire de l'art/Centre de recherche du Château de Versailles/Presses universitaires de Vincennes, 2013, 410 p., 35 euros.

On a souvent reproché ici aux études « iconologico-thématiques » sur la caricature de manquer de profondeur et de trop souvent de se contenter de contextualiser les représentations sans s’intéresser à la dynamique sociale dans laquelle ont émergé et circulé ces images. L’ouvrage présenté ici explore remarquablement cette dynamique à propos de l’iconographie produite au temps de Louis XIV, qu’elle soit favorable ou non au monarque. L’étude ne se contente pas d’observer les seules caricatures hostiles à Louis XIV, qui constituent en fait la réponse satirique à la production de représentations favorables au roi de France. L’ouvrage pousse ainsi le questionnement jusqu’à s’intéresser aux interactions que l’on perçoit in fine entre les différents types de productions iconographiques, les pouvoirs ou leurs soutiens réagissant parfois de manière assez limpide aux représentations critiques produites par l’adversaire. Ces images, qu’elles prennent pour base l’adoption par Louis XIV du symbole solaire, qu’elles évoquent les monuments et statues à la gloire du monarque ou encore le château de Versailles, sont toutes comprises comme des éléments constitutifs d’une véritable propagande bientôt soumise aux critiques, qu’elles soient endogènes ou encore exogènes, c’est à dire dans ce cas-là émises par les monarchies adverses.

Le terme « propagande », repris en sous-titre, est toujours d’un emploi délicat pour les périodes qui précèdent la seconde guerre mondiale, a fortiori pour l’Ancien Régime. L’auteur ne manque pas de discuter de cet usage, considérant l’adoption par le pouvoir royal de divers symboles comme visant résolument et de manière systématique à peser sur les consciences, à affermir son pouvoir. Une propagande résultant d’une véritable réflexion, sujette à d’importantes évolutions, empruntant des supports variés et faisant l’objet de commentaires nombreux de la part des ambassadeurs en poste dans chaque grand pays à l’époque.

Pour bien comprendre dans quel contexte ces images ont été produites, les rapports rédigés par ce réseau d’ambassadeurs ont été systématiquement dépouillés. Ils constituent une source inestimable qui permet d’entrevoir certains aspects de la réception des représentations officielles par les élites étrangères de l’époque, et éventuellement de s’interroger sur les réponses que les ambassadeurs apportent à la propagande visuelle du pays dans lequel ils se trouvent. Chaque ambassadeur scrute et analyse l’iconographie étatique qui émerge sous ses yeux, généralement perçue comme agressive, adressant à ses supérieurs des rapports circonstanciés en attendant les consignes officielles qui lui permettront de répondre à ces images par des manifestations publiques ou encore par la diffusion de médailles métalliques satiriques, fort nombreuses à l’époque.

Les passionnés de satire visuelle s’intéresseront tout particulièrement aux deux premiers chapitres (sur les trois de l’ouvrage). Le premier porte sur l’adoption par Louis XIV du symbole solaire et du fameux lemme NEC PLURIBUS IMPAR (« car pas inférieur aux autres »), éléments rapidement tournés en dérision par la caricature. Diverses métaphores ont été invoquées, notamment celle de Josué arrêtant le soleil, mais également des métaphores mythologiques, voire astronomiques (les motifs du lever, du coucher du soleil et de l’éclipse solaire apparaissent tardivement mais en grand nombre). On ne s’étonnera pas du fait que la pression satirique en provenance de l’étranger augmente pendant les périodes de conflits armés. Le lemme subit lui aussi divers détournement dont le bien trouvé NUNC PLURIBUS IMPAR (« dorénavant inférieur aux autres »).

L’auteur constate que « la conception et la frappe de médailles satiriques pour critiquer ses ennemis ne faisaient pas partie des stratégies privilégiées par Louis XIV » (p. 62). A l’époque, si la France se montre réservée quant à la production de telles médailles, à l’inverse l’Allemagne et l’Angleterre en frappent en grand nombre, certaines étant diffusées par les ambassadeurs eux-mêmes, protégés par leur immunité. Cela ne signifie pour autant pas que ces médailles soient massivement propagées chez l’adversaire : elles circulent d’abord dans l’ère culturelle qui les a produites.

Le second des trois grands chapitres de l’ouvrage porte sur la conception et la réalisation du monument dit de la Place des Victoires à Paris, ensemble monumental inauguré en grandes pompes, figurant Louis XIV entouré de quatre esclaves symbolisant divers pays soumis. Le programme iconographique, perçu comme agressif là encore, n’a pas manqué de susciter de vives réactions à l’étranger. En ce qui concerne la production satirique française contemporaine de la réalisation du monument, l’auteur évoque deux gravures qui retiendront particulièrement l’attention. L’une des deux, dont aucun exemplaire ne nous est parvenu, a fait l’objet d’une traque intense de la part du pouvoir. A la place des esclaves, le graveur avait représenté les maîtresses de Louis XIV. Pour Hendrik Ziegler (p. 125), la diffusion de cette gravure « fut aussitôt interdite par les autorités de censure, et tous les exemplaires trouvables détruits. Aucune des feuilles incriminées n'est conservée : seuls les actes du procès et les notes du Journal de l'avocat parisien Antoine Bruneau attestent l'existence de cette estampe. Les personnes ayant participé à son élaboration furent condamnées sans pitié par Gabriel-Nicolas de la Reynie, lieutenant général de police de Paris. Le vendredi 19 novembre 1694, l'imprimeur Rambault et son apprenti relieur Bourdon furent pendus sur la place de Grève devant l'Hôtel de ville ; seul le graveur put prendre la fuite. L'événement prouve que Louis XIV ne tolérait aucun dénigrement de sa personne, ni en mots ni en images, et qu'il y voyait une atteinte directe à son autorité et par conséquent à l'intégrité de l'État, qu'il convenait de sanctionner par la peine capitale ».

L’immense mérite de cet ouvrage, très richement documenté et passionnant, réside dans le fait de concevoir la production iconographique glorificatrice ou satirique comme d’abord et avant tout d’essence médiatique et résultant d’interactions permanentes. Manière de concevoir les images dans la dynamique sociale et iconographique qui les voit émerger, et de s’intéresser autant à la réception qu’elles suscitent qu’aux ajustements réalisés après coup par les émetteurs des images, face aux réactions suscitées par leur politique propagandiste. Les études actuelles sur la caricature se limitent trop souvent à commenter les représentations, sans trop se soucier des sources qui permettent d'envisager la réception de ces images, mais également et surtout sans concevoir ces caricatures comme les réponses satiriques à un flot d'images médiatiques (textuelles ou visuelles) non caricaturales.

Guillaume Doizy, février 2015

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