Les semaines de Dubouillon, 21e recueil annuel (édité par Le Progrès) : entretien avec le dessinateur

Les éditions du quotidien Le Progrès publient ton 21e recueil de dessins annuel (12 000 exemplaires chaque année environ), belle longévité ! Comment es-tu rentré dans ce journal, quel a été ton travail pour ce quotidien pendant toutes ces années ?

Dubouillon : Mon histoire avec le dessin humoristique a commencé très tôt. Après un court passage aux Beaux arts de Lyon (avec comme voisin de cours l'élève Jacques Tardi) et plus tard un passage obligatoire en 1963 au service militaire, j'ai ensuite quitté Lyon pour partir à la conquête de Paris. Première publication en 1966 dans Paris Match. Cette chance a durée 2 ans avec bien sûr des apparitions dans la grande presse de l'époque et l'obtention de ma carte de presse en 1968 (tout un symbole). J'étais devenu professionnel (je fais encore partie à ce jour des 77 dessinateurs détenteurs de la carte de presse en France).

Toujours à Paris, je rentre dans l'équipe du Journal TinTin ou j'occupe pendant 2 ans la deuxième de couverture avec Reiser qui m'écrit des scénarios. Toujours passionné par la BD, le magazine Record (Bayard Presse) me propose une collaboration qui va durer 4 ans avec à la sortie un album chez Dargaud (Tortax 1974). Egalement une série de 3 albums sur le Football édités chez Glénat. Période encore productive avec la sortie en Allemagne de 12 Albums répartis sur 4 ans. Trouvant la bande dessinée trop contraignante, je reviens au dessin d'actualité. De retour à Lyon, le quotidien Le Progrès me propose de commenter chaque jour l'actualité en dessin. Recherchant la sécurité, j'accepte de quitter Paris pour cet emploi de pigiste à plein temps. C'est ainsi que je suis devenu le dessinateur attitré du Journal. Les contrats à cette époque étaient choses assez rare dans notre métier.

Je garde le contact avec Paris en signant un contrat avec Inrermonde Presse, une agence qui s'occupe de la distribution des dessins sur l'ensemble de la presse Française. Agence créée par plusieurs dessinateurs comme Jacques Faisant. Egalement avec sa filiale JFS une agence de Bruxelles qui distribue mes dessins sur l'ensemble de la presse Européenne. Aussi avec Caméra Presse, prestigieuse agence de Londres qui me représente dans la presse Anglo-Saxonne. Toutes ses agences ont pratiquement disparues du paysage Français. Dommage car c'étaient des fabuleux vecteurs de cartoons sur la presse mondiale.

A cette époque (1978) l'informatique était dans ses premiers balbutiements et le moyen de communication passait par le FAX. Le fax était et restera pour moi l'invention la plus fantastique des années 60-70. Si cette technique est toujours performante, l'application des couleurs était techniquement impossible. Ceci s'est compliqué quand la couleur est apparue dans les pages du journal .Si je pouvais communiquer les dessins en noir et blanc pour la page 2 depuis chez moi, il en était autrement pour la réalisation des dessins en couleurs. La rédaction m'a proposé d'assurer quelques dessins en Une et ma donc demandé d'assister aux réunions de rédaction afin de pouvoir réaliser les dessins en couleurs sur place. Je garde un grand souvenir des réunions de rédaction qui m'ont beaucoup appris sur ce métier de dessinateur de presse. Avec le PROGRÈS c'est une histoire qui dure depuis plus de 30 ans. Chaque année et ce, depuis 21 ans, les Editions du Progrès publient ma rétrospective de dessins qui ont marqué l'actualité écoulée. Albums fidélisés depuis 1994 pour atteindre à chaque fois un tirage de 11000 à 12000 exemplaires.

A l'époque de ma collaboration quotidienne avec le Progrès il était nécessaire d'être informé des dernières actualités. Occupant la 2eme page réservée à l'information nationale et internationale, je devais proposer mes premiers dessins à partir de 18 h. (Je ne m’occupais pas de l'actualité régionale). L'écoute des radios était principalement la source immédiate des dernières informations. Afin d'être en accord avec la ligne éditoriale, je demandais à la rédaction en chef les principaux titres évoqués et mis en avant pour l'édition du Jour. Je proposais généralement 3 dessins au crayon afin de laisser un choix. L'heure limite pour la communication du dessin était fixée à 20 h (Impression oblige). Il pouvait arriver , venant de l'AFP, qu'une information de la plus haute importance vienne bousculer ses horaires. Cela a été le cas pour la guerre du Koweït et les événements tragiques du 11 septembre 2001.

Après le choix décidé et validé en réunion de rédaction, je pouvais réaliser sa mise au net, voire le rectifier si nécessaire (pour de bonnes ou mauvaises raisons). Le Progrès étant un journal généraliste, l'opinion politique personnelle n'est pas de mise .Ce qui est bien précisé avec cette formule « l'information, rien que l'information ». Libre à vous de d'accepter ou de refuser d'être engagé comme salarié pigiste. Il faut savoir qu'un journal de la PQR s'adresse généralement à un large lectorat reflétant diverses opinions.

Je me suis toujours bien entendu avec les journalistes de la rédaction et souvent discuter ardemment pour défendre mon dessin quand ceux-ci étaient parfois frileux sur des sujets sensibles de la société. Les seuls tabous que j'ai rencontrés dans les années 70 étaient souvent d'ordre religieux. Dernier bastion après l'armée. Personnellement je n'ai jamais trouvé de grandes virulences venant de la part du courrier des lecteurs. Après tout ce n'est que de la caricature mais qui peut être parfois très efficace contre l'intolérance, l'obscurantisme et le fanatisme. L'humour est une des clés de la liberté d'expression. Peut-on rire de tout ? Question bateau si souvent utilisée qui mérite une réflexion plus complexe que sa réponse habituelle. Je me souviens d'un de mes dessins qui m'avait attiré les foudres de l'évêché lyonnais et de quelques intégristes mais toujours par courrier et dans le respect du droit. Ce qui n'est pas actuellement le cas pour certains extrémistes moyenâgeux dont on connait les effets tragiques qui en ont découlé.

J'ai toujours placé le rire comme la priorité dans mon métier, La caricature sans l'humour est simplement de l'illustration qui pour moi est un autre métier. J'ai toujours eu une grande admiration pour Cabu qui savait lier les deux expressions , également pour Tignous (ses reportages de procès), Honoré et sans oublier Bernard d'une habileté incroyable. Tous dignes descendants de Daumier et Philipon (un Lyonnais…). Veillons surtout à ce que la caricature ne s’éloigne pas trop au bénéfice de l'illustration apprise dans les écoles d'art.

La presse régionale se garde de publier des dessins visant des élites locales, tout en prônant la liberté d’expression. Vive l'hypocrisie journalistique ?

Question brûlante pour les dessinateurs d'informations régionales. Ayant toujours occupé les pages nationales et internationales au Progrès je connais très peu les pouvoirs locaux qui mériteraient bien sûr d'être confrontés à la caricature. Bien que dans la plupart des petites villes et départements de régions les élites et les pouvoirs locaux ont également des mandats nationaux. Je reconnais qu'il devrait y avoir beaucoup plus de caricaturistes pour commenter la politique régionale. Malheureusement, le centralisme exacerbé de la presse nationale laisse les dessinateurs locaux dans un désert de reconnaissance. Ils sont souvent cantonnés dans l'amateurisme . Bien que Lyon soit une grande ville, je connais bien le problème d'avoir parfois été identifié comme un dessinateur de province. C’est un handicap pour des talents qui sont dans l'obligation de monter à Paris (comme on dit). Ce handicap empêche l'éclosion de talents sur place. Ceci est un problème typiquement français et qui n'existe pas dans les autres pays européens. Si on prend l'Allemagne, l'Italie, L'Espagne, chaque région dispose d'une capitale régionale. Des vraies capitales avec des vrais centres de Presse et des gros tirages où les dessinateurs on largement leur place. Même certains journaux de ces capitales régionales ont une audience internationale. Également des grosses structures d'édition. De son côté, Paris est asphyxié par sa suffisance et entraine inexorablement les artistes vers le bas. Bon, internet a quand même un peu changé la donne. Mais qu’en est-il du rapport humain ? La plupart des dessinateurs qui habitent maintenant la province sont pour la majorité des stars qui ont besoin de se reposer de Paris. Bon, vous allez sans doute penser qu'il y a de l'aigreur dans mes propos ? Et bien Non, ce phénomène à toujours été une réalité qui fait que les pouvoirs politiques et les notables de province peuvent dormir tranquille sur leur deux oreilles sans être dérangés dans leur basse-cour par des scribouillards.

Cela me permet de rendre quand même un hommage à mon journal Le Progrès qui à toujours engagé des dessinateurs professionnels dans ses pages et ceci depuis sa fondation en 1859. Quel journal de province peut se vanter d'un tel exploit. Alors dessinateur à vos crayons, rien n'est perdu !

Depuis l’affaire des caricatures dites de Mahomet (2005-2006), Plantu avec Cartooning for peace prône une forme d'autocensure pour ne pas blesser les croyants, ça te parle ?

Je crois que nous faisons un sacré mélange de genre dans l'utilisation des dessins dans les médias Français. En France nous avons comme dans les pays Anglo-saxons et Germanique une grande profusion de titres de presse. Le choix et la diversité de lecture des Journaux occidentaux est incroyable et prouve que nous vivons dans de vraies démocraties. Il est évident que dessiner dans LE MONDE n'est pas la même chose que de dessiner dans CHARLIE HEBDO ou bien le CANARD. Personnellement je reproche aux dessinateurs de faire un amalgame et de crier à la censure dès qu'un dessin ne plait pas à la ligne éditoriale d'une rédaction. Un dessinateur doit faire le choix de son support sans pour autant renoncer à sa liberté. Connaissant PLANTU je sais qu'il se tient à une sorte de déontologie en respectant les limites que peut lui offrir la rédaction du Monde. Si PLANTU se sentait brimé dans sa liberté de penser, je crois qu'il aurait peut être envie de changer de journal. Il est certain que la nature de Plantu convient au Monde et le Monde convient à Plantu. En plus LE MONDE lui offre une audience internationale ce que d'autres dessinateurs n'auront jamais dans la presse hexagonale.

Si PLANTU juge qu'il peut blesser les croyants avec un dessin, alors oui on peut parler d'autocensure. Mais si c'est pour réaliser un dessin qui doit être obligatoirement provocateur, alors oui ; il a raison de ne pas le faire. Il y a assez de dessinateurs de talents pour œuvrer dans la presse satirique. Même si je ne suis pas un fan de PLANTU je reconnais quand même qu'il a essayé à plusieurs reprises d'être irrévérencieux avec les religions et en particulier avec le Pape. Il est certain que les dessins blasphématoires passeraient mal dans la PQR (trop de conservatismes et traditions). Pour le dessin satirique, il y a souvent de la part des rédactions un sentiment d'amour et de haine. J'ose même dire qu'un dessin censuré est souvent un mauvais dessin. Par contre, si le dessin dégage suffisamment de subtilité, d'esprit et d'humour, alors le rire l'emporte sur la provocation. Les personnes politiques ou les institutions qui peuvent se sentir outragées se retrouveront déstabilisées et désarmées face au rire que le dessin a pu déclencher.

Propos de Dubouillon recueillis par Guillaume Doizy

Les semaines de Dubouillon, 21e recueil annuel (édité par Le Progrès) : entretien avec le dessinateur
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