Chaval : "Monsieur le chien, je présume ?", un ouvrage des Cahiers dessinés

Chaval, Monsieur le chien, je présume ?, préface de Delfeil de Ton, Les Cahiers dessinés, 210 p., noir et blanc, 19 euros.

Difficile de comprendre comment le dessin d’humour qui s’est imposé dans les années 1950 via Paris Match notamment avec des dessinateurs comme Bosc, Chaval ou Mose, a pu tomber dans un tel oubli après avoir rencontré un tel succès. Cet opus des Cahiers dessinés rappelle la puissance du non sens et de l’absurde chez le maître du dessin qu’a été Chaval. Plus élégant graphiquement que Bosc ou Mose, Chaval explore les mêmes univers que ses collègues, mais en dessinateur cézannien, avec un goût prononcé pour le géométrisme quasi sculptural.

En dehors de calembours visuels, les dessins d’humour de Chaval prennent le contrepied des représentations réflexes et quasi pavloviennes du lecteur, ce que l’on peut désigner sous le terme d’attendus, de logique, d’évidence, de normalité. C’est bien de cet écart à la norme que naît le trait d’humour, qui provoque l’éclat de rire. Un jeu d’esprit raffiné en apparence détaché des contingences sociales, sentiment renforcé par l’absence de datation des dessins (un vrai manque pour le lecteur, on aimerait aussi savoir dans quel journal ces dessins ont été publiés).

Pourtant, à y regarder de plus près, la société constitue bien le terreau du dessinateur même s’il ne porte pas pour autant un discours de critique sociale. La télévision, le cinéma et la photographie, la ville, l’automobile, l’avion, la musique, le sport, certaines activités quotidiennes ou de loisir, le monde animal, offrent à Chaval autant d’occasions de porter un jugement plutôt sombre sur le monde, très nettement mis à distance.

Le lecteur est frappé par les expressions particulièrement sévères que Chaval prête aux visages des personnages qu’il met en scène. Une sévérité paradoxale qui semble traduire une vraie tristesse existentielle, l’homme étant, chez Chaval, condamné à subir une forme de destin tragique, une absence d'avenir.

Face à ces dessinateurs pessimistes qu’étaient Bosc ou Chaval qui se sont tous deux suicidé, difficile d’admettre que le succès de cet art du dessin d’humour intellectuel s’expliquerait par l’élan des trente glorieuses. On serait plutôt tenté de voir dans ces œuvres une mise à distance de la société consumériste et matérialiste, une forme de critique individualiste nourrie de philosophie existentialiste (l’existentialisme s’impose aussi dans les années 1950). La pureté du dessin, le dépouillement stylistique, constituent la base de ce rejet du monde matériel, le dessinateur tournant le dos à la trivialité et à la banalité d’une autre forme d’humour, plus ancien et plus populaire, celui du Hérisson, de Marius et de l’Almanach Vermot. A ce rire gras, insouciant et souvent lubrique, Chaval oppose un rire inquiet et interrogateur, traversé par une unique et lancinante question : qui sommes nous vraiment ? Rien de tel qu'un dessin de Chaval pour se lancer dans la méditation...

Encore un très bel opus des Cahiers dessinés !

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