Jeudi 26 mars 2015 s’est tenue à la BnF une journée d’étude co-organisée avec l’Eiris, Équipe Interdisciplinaire de Recherche sur l’Image Satirique, avec pour thème cette année « Quand la peur se dessine avec humour ». Inaugurée par Bruno Racine, président de la BnF, la journée s’est ouverte par une réflexion synthétique sur la peur, diligentée par Alain Deligne. Convoquant la philosophie et la psychologie (entre autres), Alain Deligne a d’abord cherché à définir la peur, évoquant d’autres notions proches mais différentes comme l’angoisse, l’effroi, l’épouvante, la terreur,… Il a dans un second temps exploré les représentations de la peur en interrogeant cette fois l’Histoire de l’Art, depuis Charles Le Brun jusqu’au dessin de presse contemporain. Ont suivi différentes contributions à caractère universitaire et des dialogues avec des dessinateurs de presse (Giemsi, Soulas, Besse, Dobritz et Cardon).

Il nous a semblé percevoir une certaine distance entre le sujet de départ et la manière dont les uns et les autres pouvaient aborder cette question de la peur qui se dessinerait « avec humour ». Parmi les universitaires Kateryna Lobodenko a évoqué les dessinateurs russes exilés en France, dessinateurs qui ont fui la Russie « par peur » et qui ont éprouvé de la peur également en exil, traduisant cette peur par des dessins dépeignant le drame que constitue l’exil ou ce qui apparaissait pour eux comme le drame politique absolu : la révolution russe et sa stalinisation. Martine Mauvieux (BnF), co-organisatrice de cette journée avec Jean-Claude Gardes (EIRIS), s’est étonnée de ne pas percevoir d’humour dans les dessins réalisés par ces exilés russes. Réponse de Kateryna Lobodenko, les dessins sélectionnés en rapport avec le thème de la peur tournent en effet le dos à l’humour, contrairement à d’autres explorant d’autres thèmes. Pour dire les choses autrement, chez ces dessinateurs russes, la peur ne se dessinerait pas avec humour, le drame vécu par ces exilés ne trouvant pas à s’exprimer par le rire. On peut souligner cette même absence d’humour pour nombre de dessins analysés par certains universitaires ou commentés par les dessinateurs présents. Pas ou peu « d’humour » dans les dessins de Dobritz (qui lui, n’en manque pas !) pour évoquer les relations sociales, pas « d’humour » chez Cardon pour traduire avec l’éloquence du désespoir des peurs existentielles et les oppressions humaines, pas « d’humour » chez Topor quand les angoisses remontent à la surface sous la forme d’images très noires et macabres (contribution d’Alexandre Devaux)… Pas ou peu d’humour dans les dessins publiés après le 11 septembre 2001 dans la presse américaine (Oswald Wosicky) et donc pas d’humour non plus dans les dessins des exilés russes.

Quant à la peur, a-t-elle constitué le point central de cette journée d’étude ? Si l’introduction d’Alain Deligne a permis de réfléchir à la peur et à ses représentations, cette question de la représentation de la peur n’a été traitée que par le dessinateur Giemsi et son interviewer Morgan Labar. Dans les contributions universitaires, la représentation de la peur n'a quasiment pas été évoquée. Soulas (avec Alban Poirier), Besse et Dobritz (avec Martine Mauvieux), Cardon (avec Walther Fekl), n’ont de leur côté quasiment jamais figuré la peur dans leurs dessins. Ils ont par contre abondamment commenté et illustré de nombreuses situations dramatiques accablant les êtres humains comme l’oppression, le racisme, la famine, la mort, la vieillesse, etc., qui nous semblent assez éloignées de la question directe de la peur même si on peut avoir peur de la mort, de l’oppression, du racisme, etc. Certains dessins, comme la très belle série de Dobritz sur les animaux pourtant présentée lors de cette journée d'étude étant, eux, frontalement hors sujet.

Ce sentiment de distance avec le sujet de la journée d’étude ne doit pas occulter l’intérêt d’une telle rencontre, les universitaires, les dessinateurs présents et leurs nombreuses œuvres projetées, formant un régal pour l’œil et l’esprit. Notons à ce propos une réserve : les organisateurs ont choisi d’alterner contributions universitaires et dialogues avec des dessinateurs. Cette formule a l’avantage de faire se succéder des moments de réflexion « sérieuse » et des rencontres plus détendues et ludiques. Si l’alternance fonctionne, il n’est pas certain que demander à des dessinateurs de commenter leurs propres œuvres soit vraiment pertinent. La plupart des dessinateurs n’ont d’ailleurs pas manqué d’exprimer leur réticence envers ce genre d’exercice et nous les comprenons ! La plupart d’entre eux excellent plutôt à nous éclairer sur leur parcours et sur les différentes facettes de leur fascinant métier. Au-delà de leurs œuvres projetées pendant cette journée d’études, c’est sous cet angle-là que Giemsi, Soulas, Cardon, Besse ou Dobritz ont le mieux satisfait la curiosité du public.

On regrettera également que le débat « Charlie et la suite » prévu en fin d'après-midi n’ait pu se tenir par manque de temps. Les organisateurs auraient pourtant pu profiter du fait qu'une des contributions prévue au programme (celle de Catherine Charpin sur la peur des épidémies) n’avait pas pu se tenir, pour donner toute sa place à ce débat. Le choix de substituer à la contribution de Catherine Charpin une présentation des couvertures de la revue Humoresques n'était pas vraiment judicieux et pour le moins hors sujet. C’est pourtant dans ce genre de débat fondamental au vu des événements récents que les dessinateurs de presse ont beaucoup à nous apprendre. Et c'est sans doute dans ce genre de débat mêlant dessinateurs professionnels et universitaires que ces journées d'études co-organisées par la BnF et l'Eiris ont beaucoup à nous apprendre.

Guillaume Doizy, le râleur

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