Numéro hommage à Charlie Hebdo de dBD : "Le dessin de presse, une histoire française" (?!)

On lira avec émotion et délectation ce numéro hommage de la revue dBD. Un hommage aux dessinateurs assassinés le 7 janvier réunissant des interviews d’amis, de relations, de personnalités qui ont côtoyé ces dessinateurs en particulier et Charlie Hebdo en général. Contrairement aux dizaines de publications opportunistes qui ont fleuri dans les semaines qui ont suivi les attentats, celle-ci n’élude pas la question centrale posée par Charlie Hebdo depuis quelques années, celle du « blasphème » (terme impropre mais bien pratique) notamment en ce qui concerne la religion musulmane, dans une période de radicalisation de l’intégrisme qui s’en réclame. Hommage non synonyme d’idolâtrie, certains contributeurs de ce numéro ne mâchant pas leurs critiques contre Philippe Val, mais également contre cette rédaction de Charlie qui a suivi son patron (presque de manière unanime) les yeux fermés lors du licenciement abusif de Siné. Siné évoque tout particulièrement la trahison de Charb, dont il admirait les talents de dessinateur politique et de révolté, mais dont il ne partageait pas « l’islamophobie » (le terme est de Siné) de ces dernières années. Taxer Charb d’islamophobe n'est ni juste ni judicieux. Charb était hostile aux intégristes religieux quels qu'ils soient et antiraciste, alors que le terme islamophobie est en général perçu comme synonyme de racisme envers les musulmans (ce qui est un non sens). L'interview de Siné n'en est pas mois passionnante.

La grande réussite de ce numéro tient autant à la liberté de parole des contributeurs qu’à la diversité des personnalités sollicitées : dessinateurs, journalistes, compagnons de route, militants politiques, membres de la rédaction de Charlie, etc., pour certains actif à la grande époque de Hara Kiri. (Bernard Fournier, Charlie Bouhana, Daniel Fuchs, Eric Emptaz, Frédéric Bosser, Hervé Desinge, Jacques Sadoul, Jean-Louis Chiflet, Jean-Louis Porquet, Jean-Michel Ribes, Lefred Thouron, Lionel Hoëbeke, Marika, Pancho, Patrick Pelloux, Virag, Siné, Solé et billet d'humeur d'Henri Filippini).

On soulignera l’effort de mise en perspective, avec pour introduire ce numéro quatre pages consacrées à l’histoire du dessin de presse. On est moins convaincu par le contenu notamment par la double page portant sur la presse satirique au XIXe siècle. Non seulement toutes les illustrations sont en noir et blanc, alors que les dessins ont été publiés à l’origine en couleur, mais on dénombre quelques erreurs factuelles (voir ci-dessous) et une vision quelque peu caricaturale de certains journaux. On sent également « l’historien » gêné par ses amitiés avec les dessinateurs encore vivants ou leurs descendants, à propos du journal Minute, à qui François Forcadell consacre très judicieusement une notice. L’originalité de cet hebdo politique, était de comporter dès ses débuts en 1962 nombre de dessins produits par des crayons déjà ou bientôt illustres pour certains, et notamment Bosc, Cardon, Serre, Gébé, Solo, etc., et même une pub pour Siné Massacre ! Certains dessinateurs quittent le journal rapidement, d’autres non. Mais comme Minute s’est très vite réclamé de l’OAS et de l’Algérie française en proférant un racisme virulent. Sujet tabou ? On préfère oublier cette période et insister sur le Minute « Le Pen » des années 1970-80, et citer les dessinateurs d’extrême droite bien connus.

François Forcadell fondateur de la Grosse Bertha répond également aux questions de dBD sur ce journal satirique, interview qui ne manque pas d’intérêt, tout comme sa contribution finale sur « la relève ».

Petit bémol malgré notre enthousiasme général pour ce numéro, l’illustration de couverture. Associer dessin de presse et poing serré, vise à donner au dessin de presse une dimension contestataire qu’il n’a finalement eu que de façon marginale. Le dessin de presse ou la caricature ne sont pas plus d’essence contestataire que démocratique, mais servent toutes les causes, les meilleures comme les pires, voir les plus insipides. Enfin, associer dessin de presse et drapeau tricolore nous semble très réducteur. La caricature politique ou physionomique est née hors de France (en Allemagne et en Italie) ; avec le dessin de presse, la satire visuelle a conquis le monde et a connu des périodes tout aussi fastes et brillantes que ne l’a été la production française…

Et si l’on fait référence à la tradition « Charlie » et donc Hara Kiri, c’est plus l’esprit « bête et méchant » qui constitue une spécificité française. Un esprit que l’on associera là encore difficilement au drapeau tricolore, au patriotisme ou au nationalisme...

Dernier regret : plusieurs interviews sont consacrées à l'évocation de la mémoire de Wolinski, Honoré ayant été quasiment oublié !

Guillaume Doizy

Liste des quelques erreurs relevées :

P4 : "François Ier, Louis XIV, Napoléon, Louis-Philippe entre autres, en ont été la cible [de la caricature] et aucun d'entre eux n'a jamais réussi à la faire taire ou disparaitre". Pas très juste : en 1835 par exemple, les lois de censure entraînent la disparition de la caricature politique qui doit patienter jusqu'à 1848 pour renaître. La censure pendant toute ces années a été suffisamment dissuasive pour que les dessinateurs ou les éditeurs renoncent à croquer le pouvoir !

P. 4 : « Honoré Daumier dessine de 1831 à 1834 » dans La Caricature. En fait, il y dessine encore en 1835 (une vingtaine de dessins, le dernier le 25 juin 1835).

P. 5 : « La censure du Second Empire s’acharne sur le dessinateur qui, pour s’en moquer, invente en 1874 le personnage de madame Anastasie… ». En 1874, le Second Empire n’existe plus depuis quatre ans, et Gill se « moque » de la censure opérée par la République conservatrice au pouvoir et non par le Second Empire.

Le dessin de Gill « L’enterrement de la caricature » est présenté comme datant de 1876 ou après, il s’agit de 1873.

L’Assiette au Beurre est qualifiée de « très politique et de tendance anarchiste » : si certains dessinateurs présents dans ce journal peuvent être qualifiés d’anarchistes, d’autres sont clairement conservateurs et réactionnaires. Certains numéros ne sont pas politiques.

« Chaque numéro (…) traite un thème unique confié à un dessinateur ». Si ce modèle constitue une spécificité et une originalité de l’Assiette au Beurre, nombre de ses numéros sont collectifs et accueillent les œuvres de plusieurs artistes.

« Très politique et de tendance anarchiste, l’hebdomadaire aura plusieurs fois affaire à la justice et certains collaborateurs feront de la prison. Grandjouan se verra condamné à une peine de dix-huit mois pour antimilitarisme ». Aucun dessinateur n’a été condamné à de la prison pour des dessins parus dans l’Assiette au Beurre, contrairement à ce que cette phrase laisse entendre.

Notice sur le Canard, toujours p. 5 : lire « Laforge » et non « Laforgue ».

P 10 : Luc Porquet explique : « Cabu était un vrai militant du dessin. Il faisait remarquer qu’en France, seuls deux dessinateurs sont allés en prison pour un dessin : Honoré Daumier et Philipon » : tordons le cou à cette erreur : il faut ajouter à cette liste Charles Vernier, Alfred Le Petit, Aristide Delannoy, Aldebert et d’autres peut-être encore. Grandjouan, condamné en 1911, n’a pas purgé sa peine.

P. 15 : En parlant de Jean-Jacques Pauvert, Siné indique « ce qui est étonnant chez lui, c’est qu’il était aussi capable de publier des livres très réactionnaires comme La France juive de Drumont, des écrits de Lucien Rebatet… bref que des mecs qui avaient eu bien des ennuis à la Libération ». Pan sur le bec, Drumont est mort en 1917 le 3 février, sans doute pour ne pas assister à la Révolution russe.

P. 24, François Forcadell fait naître le canon dit « la Grosse Bertha » en 1870, mais il est en fait inventé pendant la Grande Guerre.

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