Cher François, dans un billet récemment publié sur ton blog, tu t’énerves contre l’intitulé de la table ronde que j’ai animée près de Montélimar avec les dessinateurs Cambon et Wingz. « Dessiner après Charlie » te semble relever de l’imposture intellectuelle, tout comme avant le 7 janvier, les « Peut-on rire de tout » et autre « Dessin de presse et censure » te semblaient inappropriés. Comment aborder la question du dessin de presse avec le public ? Tu soulèves un problème intéressant et tu es tout à fait dans ton rôle en exprimant un point de vue tranché, mais je crois que tu te trompes de cible.

Près de Montélimar, là où s’est tenue hier soir cette rencontre, nous avons bien ri de voir que le très parisien observateur du dessin de presse que tu es, avait tourné sa longue vue vers la petite bourgade du Teil pour exprimer sa mauvaise humeur. Nous nous sommes sentis honorés par tes piques, nous qui avons le tort de ne pas parler le françois aussi bien que toi. En fait, tu as fondé ta remarque sur le seul intitulé de la table ronde, sans connaître son contenu et finalement en confondant opportunisme et juste hommage.

Pourquoi avoir choisi cet intitulé ?

Pour « répondre » à l’attentat du 7, à l’émotion et aux questions suscitées par l’événement dans le public, la médiathèque du Teil a très vite décidé d’organiser un cycle autour de la caricature. Pas un stricte hommage Charlie, mais un ensemble d’animations pour faire réfléchir à cet événement effroyable et à ses suites, avec la volonté de ne pas s’enfermer dans la déploration, mais de mettre tout ça en perspective, comme on dit. Comme tu as pu le voir sur le site Caricaturesetcaricature.com que tu cites régulièrement sur ton blog, la Médiathèque du Teil a organisé les choses comme suit : une exposition sur le thème « Dessin de presse et censure » (depuis 1830, expo conçue avant le 7 janvier), deux films conçus avant le 7 janvier, projetés au cinéma de la ville (« Fantassins de la démocratie » et « C’est dur d’être aimé par des cons »), une conférence sur « Caricature, religion et censure » (du IIIe siècle de notre ère à nos jours !) et enfin cette table ronde avec deux dessinateurs de presse. Grâce à un passionné et collectionneur local, le public a pu feuilleter à ces différentes occasions plus de 200 journaux satiriques publiés depuis 1960 (et donc conçus avant le 7 janvier également).

Tu avoueras que pour une bourgade de 12 000 habitants, c’est plutôt pas mal. Le Don Quichotte que tu es doit également prendre en compte le « courage » non seulement de la Médiathèque, mais aussi de la Communauté de Commune qui a accompagné ce projet. Contrairement à ce qui a pu se produire dans d’autres villes, l’événement n’a pas été annulé…

Alors, tu expliques finalement qu’évoquer « Charlie » relève d’une forme d’imposture. Il et pourtant difficile de qualifier d’opportunistes les dessinateurs Wingz et Cambon. Quant à l’auteur de ces lignes, il donne la parole depuis des années aux dessinateurs, aux historiens, aux festivals, aux commissaires d’exposition. Il n’a pas cru bon taguer son site d’un « Je suis Charlie » que tu aurais pu trouver suspect.

Mais tu as raison, la récupération n’a pas manqué depuis le 7, certains ont même consacré leur blog pendant deux mois quasiment à ce seul sujet… Je tiens à te rassurer : la table ronde a duré deux heures et sur les deux heures, les ¾ ont été consacrés à discuter de l’entrée dans le métier de dessinateur de presse, de la formation du style du dessinateur, de la diversité de l’activité professionnelle, de la relation du dessinateur avec ses commanditaires, de la ligne éditoriale, du rôle du dessinateur et du dessin dans la presse, etc., etc., etc. A la fin, j’ai demandé à chaque dessinateur d’évoquer le 7 janvier et ses suites, en expliquant les conditions dans lesquelles il avait dessiné sur l’événement, son rapport à Charlie, à la question du blasphème, etc. Nous avons choisi de solliciter des dessinateurs de la région, valorisant ainsi le dessin de presse de « province » (ce qui n’empêche pas Cambon et Wingz d’avoir dessiné ou de dessiner dans la presse nationale). Car la province joue pleinement son rôle dans l’histoire du dessin de presse, et depuis longtemps !

Pour t’aider à bien comprendre, voilà un autre élément : c’est dès le mois de février que cette table ronde a été envisagée, et il était impensable de discuter du métier sans évoquer Charlie, comme il est toujours impensable pour moi d’évoquer la caricature dans une conférence sans commencer par parler de « Charlie ». Ça ne signifie pas que l’on se focalise sur cette seule question, mais elle est fondatrice, elle est incontournable. Avant le 7 janvier, l’intérêt pour le dessin de presse était très faible. Le 7 a remis tristement le sujet au programme du monde de la culture (pas pour longtemps…), et il s’agit bien de répondre à cela. J’aurais trouvé indécent d’intituler la table ronde « Du dessin dans la presse, pour quoi faire ? » par exemple, sans évoquer Charlie, sans discuter de Charlie, de la question du blasphème qui est fondamentale, alors que tant d’hommages à Charlie ont totalement éludé cette dimension sans que cela te pose problème d’ailleurs…

Es tu un peu rassuré ? Au Teil, près de Montélimar, on l’espère. De ton côté, tu dresses la liste des questions qu’il te semblerait important d’aborder dans ce type d’événement. Pourquoi si peu de dessins dans la presse ? Pourquoi tant de mauvais dessins dans les journaux ? Etc… Je te conseille de les relire, ces questions : elles sont très intéressantes, mais en fait, si François Forcadell peut sans doute y répondre, elles s’adressent surtout à des rédacteurs en chef ou à des directeurs de journaux, pas aux dessinateurs de presse. Plutôt que de pester sur les tables rondes dont tu ne connais pas le contenu, tu pourrais peut-être organiser de ton côté de telles rencontres en posant les bonnes questions, les questions de tes rêves, et nous faire profiter de tes lumières. Je serais le premier à venir t’écouter.

Mais de toute façon, contrairement à ce que tu laisses entendre (ou du moins ce que je crois comprendre), ni tes tables rondes ni les nôtres, ne changeront quoi que ce soit au sort des dessinateurs, à la précarité généralisée, au « recul » du dessin dans la presse, etc. Ni l’historien, ni l’observateur, ni le dessinateur n’ont prise sur tout cela. Ils peuvent juste faire un état des lieux de la situation, évoquer leur expérience, formuler des souhaits. C’est ce que nous avons essayé de faire modestement au Teil avec Cambon et Wingz.

Guillaume

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