Noël Dorville, artiste en République, le catalogue

Noël Dorville, artiste en République, Musée des Beaux-Arts de Beaune, 62 p., 7 euros.

On lira avec plaisir et intérêt ce petit catalogue réalisé à l’occasion d’une exposition présentée au Musée des Beaux-Arts de Beaune en 2015. Noël Dorville n’est pas un des dix dessinateurs que l’on cite habituellement pour évoquer l’âge d’or de la caricature en France. Il n’en est pas moins une figure très intéressante de ce milieu très divers et très nombreux de dessinateurs qui gravitent autour de la presse entre 1900 et les années 1930.

C’est un don de la famille qui a permis à la ville de Beaune de réaliser cette exposition et qui rend l’œuvre de Dorville d’autant plus intéressante. L’historien butte en effet généralement sur l’absence d’archives de presse ou d’archives familiales, devant souvent se contenter de la seule production iconographique de l’artiste, et d’hypothèses invérifiables. Ce catalogue d’exposition exploite avec intelligence certaines de ces archives.

Le lecteur découvrira dans ces pages une chronologie, une biographie, une analyse du style et du ton de Dorville, et plusieurs articles thématiques explorant la diversité de son talent.

Si Dorville a excellé dans le dessin et la caricature, il s’est peu adonné à la peinture. C’est son itinéraire de dessinateur professionnel qui demeure le plus intéressant. Il débute sa carrière dans la presse satirique et politique (La Caricature de Robida, La Libre Parole illustrée (antisémite), Le Charivari (alors très hostile aux radicaux au pouvoir), deux numéros de l’Assiette au Beurre,…), L’Indiscret, et devient rapidement un dessinateur accrédité auprès de l’Élysée pour couvrir certains déplacements (à l’étranger notamment) du président de la République ou certaines réceptions officielles. Titulaire d’une carte de rédacteur parlementaire du Charivari, Dorville semble finalement préférer la carrière d’illustrateur politique et d’audience à celle du polémiste, sans que nous sachions exactement par quels réseaux il passe de l’une à l’autre et sans que l'on puisse mesurer l'influence de ces fonctions de dessinateur officiel dans sa prise de distance avec la caricature politique (difficile de caricaturer le personnel politique au pouvoir qui l'emploie...). Il côtoie de ce fait le « beau monde », les parlementaires en premier lieu, mais également les membres de l’exécutif dont il réalise le portrait ou croque les activités publiques. En 1906, le ministère des Colonies l’invite par exemple à réaliser un album de dessins restituant le séjour du roi du Cambodge en France. Dorville donne en général à la presse de ses dessins réalisés dans un cadre officiel une version combinant notations textuelles autographes et illustrations. Comme d’autres de ses collègues, il publie également régulièrement ses dessins sous la forme d’albums. On peut le qualifier de dessinateur « mondain », qui se permet en 1903 d’offrir en main propre au président de la République son album Le Monde politique. Tant qu’il reste sur le terrain de la satire, Dorville se montre plutôt droitier et vise surtout les républicains radicaux au pouvoir et les socialistes : Combes et Jaurès sont deux de ses principales cibles, comme on le voit notamment dans son recueil « Défense et bloc ». En tant que portraitiste, il travaille pour de très grands quotidiens comme Le Journal par exemple. Il réalise ses dessins sur le motif, accompagnant le journaliste reçu par telle ou telle célébrité pour une interview ou par sa présence lors des cérémonies officielles.

S’il est un peu abusif de le qualifier de « patron de presse » (il a fondé un journal éphémère avec Léandre) ou « d’éditeur » (Dorville s’est auto-édité), l’artiste n’en demeure pas moins un dessinateur étonnant aux multiples projets, notamment pendant la Grande Guerre où il dirigera la création d’un musée de l’aéronautique. Pendant ces années sombres, c’est une autre de ses idées qui retient l’attention. Intégré à la Maison de la Presse (créée en 1916 dans un but de propagande et d’information par Philippe Berthelot), Dorville propose à ses supérieurs un diorama sur les atrocités allemandes (réelles ou supposées), certains de ses dessins étant édités sous forme de cartes postales vendues par L’Agence parisienne de propagande. Ce diorama s’intégrerait à un projet plus vaste, sorte de parc d’attraction qui permettrait aux civils de mieux saisir les enjeux de la guerre, et donc de s’impliquer plus encore dans la défense de la patrie. A l’époque, d’autres projets de ce type ont fleuri, l’idée de parc à thème guerriers n’étant pas inédite. Le projet de Dorville ne voit pas le jour, mais témoigne du caractère totalisant de la guerre, au moins dans l’esprit des élites.

Ce catalogue se présente comme une première étape, annonçant d’autres recherches et d’autres explorations qui permettront de mieux cerner cette carrière atypique. Une carrière qui témoigne du fait qu'à l'époque, le métier de caricaturiste politique n'était pas un obstacle à l'entrée dans une carrière de dessinateur officiel.

Sommaire :

Le mot du député-maire

Noël Dorville, le Kodak du dessin de presse, Bertrand Tillier

Un vide étonnant, Emmanuel Jacquin-Dorville

Noël Dorville en quelques dates

Arbre généalogique de la famille Dorville

L'histoire de la famille Dorville : La Bourgogne comme terre d'adoption, Carole Thuilière

Un regard sur le personnel politique, d'un dessin satirique à un dessin réaliste, Laure Ménétrier

Noël Dorville, un artiste enfin réhabilité, Marion Leuba

La Grande Guerre de Noël Dorville, Carole Thuilière

Noël Dorville, homme de presse et d'édition, Vincent Chambarlhac

Noël Dorville, dessinateur judiciaire, Sonia Dollinger

Bibliographie

Liste des œuvres et des documents exposés

Remerciements

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