Lettre aux escrocs de l’islamophobie qui font le jeu des racistes, le dernier ouvrage de Charb

Charb, Lettre aux escrocs de l’islamophobie qui font le jeu des racistes, Les Échappés, 13,90 euros.

On lira avec d’autant plus d’intérêt et d’émotion ce petit opuscule posthume de Charb que ces dernières semaines n’ont pas manqué en déclarations hostiles à l’égard de l’ancien directeur de Charlie Hebdo et de son journal. Les élucubrations de Todd ont constitué la partie la plus visible d’un rouleau compresseur permettant finalement de décomplexer les tueurs et leurs admirateurs.

Rien de neuf sous le soleil (voilé), comme le rappelle Charb dans son livre, puisque ces attaques fusent en fait depuis des années. Dans cet hymne à l’antiracisme, le regretté dessinateur répond aux « arguments » lancés depuis longtemps par ceux qui prétendent lutter en France ou ailleurs contre la montée de « l’islamophobie ». Charb constate que le terme a remplacé celui de « racisme », sans raison apparente, sinon la volonté inavouée de ces anti-islamophobes de défendre non pas les « musulmans » ou ceux que l’on désigne comme tels, mais plutôt et exclusivement l’Islam.

La lutte contre le racisme avait l’immense mérite de tenir à distance ou de dénoncer les préjugés visant toutes les populations « d’origine » étrangère, ou plutôt tous ceux qui, du fait de leur origine étrangère parfois lointaine, étaient et sont victimes de discrimination. La lutte contre l’islamophobie met par avance hors de son champ les Roms, les noirs, les asiatiques, les juifs, etc. et crée une confusion. Autant la dénonciation de l’antisémitisme vise clairement le racisme anti-juif (mais exclusivement celui-là hélas), autant l’islamophobie laisse entendre que toute une population serait rejetée uniquement en fonction de ses croyances religieuses, sa croyance en la religion de Mahomet. Comme le rappelle Charb, la religion est rarement en jeu. C’est plutôt l’origine supposée du discriminé qui fonde la « phobie ». Son origine « ethnique », son origine géographique également (là où il habite en France, une cité ou un quartier chic) et aussi… la taille du portefeuille. On accueillera à bras ouvert un milliardaire saoudien quand le miséreux en provenance du Soudan sera perçu comme un corps étranger à refouler… On ouvrira grand ses portes au même milliardaire qui habite dans le 16e, quand un employeur rejette celui ou celle qui indique sur son CV qu’il réside dans telle ou telle cité.

Dans son plaidoyer pour une laïcité qui ne servirait pas de paravent aux idées d’extrême droite (les Le Pen sont la cible numéro un de Charlie Hebdo depuis des années), Charb rappelle la différence fondamentale entre critique des religions ou des extrémistes par la caricature d’un côté, et de l’autre, la discrimination raciale.

Prophétique, ce pro-palestinien ne manquait pas en écrivant ces lignes peu avant le 7 janvier, d’étriller tous ceux qui, depuis des années, taxent Charlie Hebdo d’islamophobe en encourageant finalement les terroristes à aller au bout de leur logique de mort. Tous les « oui, mais » qui présentaient Charlie Hebdo comme irresponsable, sinon comme criminel.

Menacé de mort depuis des années, l’ancien directeur de Charlie Hebdo étrille également dans ce petit livre la presse, son rôle dans le crédit apporté à cette notion d’islamophobie, sa responsabilité dans le fait de transformer tout maghrébin en musulman, de valoriser les questions religieuses au détriment de la dimension sociale. Une presse qui a systématiquement et honteusement cherché à grossir l’événement que constituait la publication de caricatures de Mahomet, donnant par avance à ces publications un caractère scandaleux, cherchant à agacer les esprits. On remarquera d'ailleurs que cet opus de Charb ne comporte aucune caricature de Mahomet, ce qui explique pourquoi la presse l'a assez peu évoqué...

Que l’on pense à la publication (peu sympathique au demeurant) des 12 « caricatures » par le Jyllands Posten en 2005 ou à leur republication en France et dans le monde, il faut rappeler que les manifestations qui ont suivi ont toujours été très marginales, et dans la plupart des pays dits musulmans, totalement encadrées. Tout comme la très grande majorité de la population se moque éperdument de la publication des caricatures depuis des décennies sinon des siècles, l’indifférence le disputant à l’acceptation sociale, hormis les intégristes radicaux, les « musulmans » se moquent éperdument des caricatures publiées par Charlie Hebdo. Sauf si on vient, comme l’a fait la presse ou le font les intégristes, leur mettre sous le nez quelques images choisies en leur expliquant : regardez comme ils vous offensent !

Pour rappel, un journal égyptien avait rapidement republié les caricatures du Jyllands Posten sans susciter la moindre réaction de la rue… Seule l’instrumentalisation de ces images par une petite minorité a pu expliquer les troubles qui ont éclaté… cinq mois plus tard.

Ces dernières semaines, certains dessinateurs hostiles à Charlie Hebdo ont fait valoir que la caricature avait pour vocation à attaquer le pouvoir et non « les faibles ». Caricaturer la religion est certes bien plus sensible quand il s’agit de caricaturer la religion d’une minorité. La difficulté dans l’affaire réside dans le fait que depuis des années, l’islamisme montant a conquis nombre de positions fortes dans le monde, faisant monter les enchères, multipliant les prétentions et les attentats, s’appuyant d’ailleurs sur le fait que les armées occidentales sèment la misère et la mort par leurs interventions militaires, après avoir aidé certains groupes islamistes à naître ou à grandir...

De toute évidence, les prétentions des islamistes radicaux « ici » en Europe sont la conséquence de cette montée en puissance des islamistes radicaux dans un certain nombre de pays ou de régions du monde. Si Mahomet peut-être perçu comme le symbole d’une religion minoritaire et « opprimée » ici en France, cela n’est pas le si on raisonne à l’échelle internationale. Or, les caricatures « de Mahomet » publiées ces dernières années faisaient toujours référence à une actualité lointaine…

Par leurs arguments, ceux qui dénoncent l’islamophobie de Charlie Hebdo laissent penser que les intégristes islamistes sont de pauvres victimes et leur déroulent un tapis rouge. Ils risquent un jour de s’en mordre les doigts...

Merci Charb pour ton dernier livre !

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