Mix & Remix - Dessins politiques, Les Cahiers dessinés, 2015

Mix & Remix - Dessins politiques, Les Cahiers dessinés, préface de Frédéric Pajak, 2015, 316 p., 26 euros.

A quoi sert le dessin de presse ? Voilà "la" question à laquelle on a envie de répondre en parcourant ce nouvel et imposant volume des Cahiers dessinés, collection dirigée par le prolifique Frédéric Pajak. Un opus consacré pour la 4e fois dans cette collection (record détenu jusque-là par Gébé) au talentueux Mix & Remix, dessinateur suisse de son état. Et Mix & Remix le vaut bien. Et plutôt quatre fois qu’une !

A quoi sert le dessin de presse ? Si l’on en croit l’opus, d’abord à rire, à s’esclaffer de rire, à entretenir ses fossettes sinon à s’en créer. Contrairement à d’autres de ses confrères, Mix & Remix a l’humour pétillant, un humour fin et élégant, emprunt d’une forme de légèreté qui n’élude pas la gravité du monde. Chez lui, le gag s’opère dans un effet surprise porté le plus souvent par l’implicite, un implicite sur lequel l’imaginaire du lecteur doit s'opérer.

Cet imaginaire, Mix & Remix le sollicite aussi par ce recours à un style graphique aux antipodes du réalisme qu’a inspiré Daumier ou du souci du détail des cartoons anglo-saxon, ce réalisme qui exprime plus qu’il ne suggère, qui balise plus qu’il ne cherche à esquisser. Un réalisme un peu lourd finalement, qui laisse moins de place à l’émerveillement et la surprise.

De par son style, Mix & Remix tourne le dos à une forme d’esbroufe graphique conventionnelle portée par le dessinateur « virtuose ». Il s’inscrit dans une autre tradition qui a su s’émanciper de l’académisme, une tradition aux références plus modestes mais ô combien géniales, celle des Gébé ou des Reiser, des Copi, des Bosc ou des Chaval. Mix & Remix a poussé plus loin encore l’élagage visuel, comme pour produire des haïkus dessinés, sommet de la sobriété radicale. Un style qui tranche dans l'univers du dessin de presse, un style original comme on en voit trop peu. Un gros nez, des jambes filiformes, un mention surdimensionné et un trait d'union entre les deux, voilà un visage, celui de monsieur tout le monde aussi bien que celui de Sarkozy ou Obama ! Deux traits pour les bras, idem pour les pieds ou les jambes et le tour est joué, à la limite de l'abstraction. Les Shadoks de retour ? Ou alors Kandinsky ?

Contrairement à nombre de ses confrères, on pourrait dire que le dessinateur suisse ne grossit pas le trait, qu’il s’en tient à l'infinitésimal dans l’expression des corps et des visages. Au lecteur de continuer le chemin, d’investir le dessin dans un processus comparable à une aventure visuelle dont il ne connait pas l’issue. Et si le dessin de presse servait à ça ? A entrainer le regard dans un corps à corps (ou plutôt un esprit à esprit ou un cœur à cœur) fugace et vertigineux à la fois, une expérience paradoxale qui nous apprend autant sur nous même qu’elle ne nous dit sur le monde. Une aventure anthropologique qui ne dit pas son nom, le dessin de Mix & Remix s’apparentant à un miroir dans lequel on ne peut faire l’impasse de se décrypter soi-même.

Contrairement au dessinateur réaliste qui se fait illusionniste et joue de notre crédulité, Mix & Remix ne ment pas. Son dessin crie : je suis la satire, je suis l'humour, je suis une opinion, je suis un jeu d'esprit. Un jeu, rien qu'un jeu.

Oh, on pourra toujours dire que le dessin de presse donne à réfléchir, qu’il favorise une forme d’ouverture au monde en amenant le lecteur sur des territoires qu’il n’avait pas prévu d’explorer. Certains disent même qu’un « bon dessin vaut mieux qu’un long discours » et que le dessinateur est un "journaliste". Et bla bla bla !

Si c’était si vrai, les journaux seraient truffés d’arguments graphiques et d’analyses visuelles ; le texte aurait définitivement déserté la presse papier (c’est l’inverse qui se produit !) ; dans les livres dominerait l’illustration ; les hommes politiques feraient campagne en brandissant des dessins de Mix & Remix ; le président de la République serait un dessinateur de presse et on aurait envie de le réélire !

Ce n’est pas le cas…

Les dessins de Mix & Remix, qui sont tous bons, ne valent pas mieux que de longs discours. Ils sont autre chose, ils sont autrement. Ils ne discourent pas pour rendre le monde intelligible, ils sont une autre médiation au monde, un troisième œil qui nous permet de voir un peu différemment. De voir combien le monde est drôle, et pas seulement affligeant, triste et révoltant. Dans ces dessins publiés dans L’Hebdo, Siné Mensuel et Le Matin Dimanche entre 2005 et 2015, Mix & Remix s’intéresse à la « grande » actualité, aux crispations diplomatiques, aux mutations de la société, aux souffrances des uns, à la bêtise des autres, ou même parfois à leur intelligence et leur générosité ! Mais il a chassé l’outrance de sa palette. C’est un dessinateur badin qui n’essaie pas de nous faire croire que l’heure est grave (même si elle l'est, hélas !) en rendant le méchant plus laid que sa victime. C’est peut-être là la vraie prouesse de l’artiste, ne pas recourir aux grosses ficelles ni multiplier les épouvantails et les stéréotypes faciles. D'aucuns diront, sans se prendre au sérieux.

L’air de rien, sous une apparence naïve et sans aucune forme de prétention, Mix & Remix nous aide à entretenir une forme d’effarement face au monde, qui doit beaucoup au regard de l’enfant. C’est peut-être à ça que sert le dessin de presse : nous aider à repousser le seuil de nos indifférences.

Guillaume Doizy

Tag(s) : #Comptes-rendus recueils

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