L'araignée antisémite (à propos d'un dessin de Bernard Bouton)

Les familiers du site C&C l’auront compris, je réprouve la participation des dessinateurs aux concours organisés par l’Iran, notamment et surtout les concours portant sur l’Holocauste. Non pas qu’il faille protéger ce sujet des coups de griffe de la caricature, mais parce que les inspirateurs de ces concours sont des ennemis de la liberté d’expression, des ennemis de la liberté tout court, des antisémites notoires, des ennemis de la population et qu’ils ont mis la religion au dessus du reste, histoire de mieux asseoir leur pouvoir. Ces concours sont de toute évidence des outils de propagande, et y participer revient à prêter main forte à cet État dictatorial et religieux qui emprisonne et tue les opposants sans vergogne. Ce qui ne rend évidemment pas les États occidentaux qui bombardent aux quatre coins du monde meilleurs, mais les critiques que l’on peut formuler à leur encontre ne peuvent justifier de se solidariser avec la dictature iranienne.

Ce point de vue ne m’empêche pas de trouver assez peu sérieuse l’interprétation faite du dessin de Bernard Bouton. Le dessinateurs américain Daryl Cagle reprend à son compte(sur sa page facebook) l’analyse qu’en donne Yaakov Kirschen, présenté comme le grand spécialiste de l’antisémitisme (voir le lien ci-dessous). Pour Daryl dont j’admire le travail et Yaakov Kirschen que je ne connais pas, le dessin de Bernard Bouton suinte l’antisémitisme. Pour preuve, le recours à l’animalisation, et en l’espèce le fait de figurer une araignée dont les pattes menaçantes ont pris la forme d’un chandelier à sept branches, la menorah des hébreux. Ce chandelier constitue une sorte de mâchoire mortelle visant un territoire palestinien, Gaza.

Yaakov Kirschen explique : « Antisemitism is a behavioral and cultural virus. It is most effectively transmitted through cartoon images. The Nazis assembled a collection of antisemitic viral images. The collection is surprisingly small and focused. One of those hateful images is the Jew as an evil spider. This image has been regularly used in antisemitic cartoons for decades since the Nazis included it in their vocabulary. The above cartoon in which the Jewish spider (His legs are in the shape of the Menorah) has Gaza in its web is a classic piece of antisemitism. ».

S’il ne faut certainement pas exagérer la place de la caricature dans la propagande nazie, il est vrai que les dessinateurs antisémites tels que Fips ont utilisé ce motif de l’araignée, tout comme d’ailleurs certains de leurs prédécesseurs français pendant l’affaire Dreyfus (mais très rarement en fait). Pour autant, toute animalisation en araignée ne peut être interprétée comme un signe d’antisémitisme. On repère de telles animalisations arachnides depuis le XVIIe siècle dans les gravures satirique, hollandaises notamment. Depuis lors – et cela déjà bien avant la caricature antisémite de la fin du XIXe siècle -, nombre de souverains ou d’hommes politiques (dont Napoléon Ier et Hitler) ont été animalisés en araignées.

L’araignée porte différents sens. Elle peut caractériser la désuétude, ou encore l'obsolescence d’un personnage, de sa pensée et de son action, ou d’un pays. Dans la caricature, le recours à l’animal sert parfois aussi à évoquer la folie d’une personnalité (l’araignée est alors placée sur sa tête ou dans son cerveau). Mais le motif permet surtout de caractériser et de dénoncer un rapport de prédation entre un prédateur et sa victime, dans un jeu graphique très efficace, la toile servant de lien entre les deux entités et permettant de structurer l’espace du dessin. Dans la tradition caricaturale, l’animalisation tient une place considérable et l’ordre des insectes (l’araignée n’est pas un insecte mais elle s’en nourrit) inspire depuis longtemps les dessinateurs.

Les dessinateurs identifient et caractérisent l’araignée soit en lui attribuant un visage reconnaissable, soit en figurant sur son dos un symbole facilement décodé (symbole national ou politique), soit en lui associant un attribut signifiant (couvre chef par exemple). Une association bien pratique et très efficace… L’araignée coiffée d’une tiare représente le pape, celle sur laquelle un drapeau national a été dessiné représente tel ou tel pays. Sans oublier les logos des partis politiques… Bref, l’araignée a servi la caricature bien avant de servir les antisémites.

Quid du dessin de Bernard Bouton ?

Réalisé en 2014 à l’époque de l’opération de bombardement de Gaza par l’armée israélienne sous le nom de « Bordure Protectrice », comment est construit ce dessin ? De toute évidence, Bernard Bouton tenait à mettre en scène la menace dont faisait l’objet Gaza. Toute la question tient dans l’identification et la caractérisation de la menace, car le fait de recourir à l’araignée n’est en soi pas du tout un indice d’antisémitisme. C’est bien l’identification de l’araignée qui est en cause. Le « génie » du dessinateur tient au fait qu’il transforme la toile en fil de fer barbelé et les pattes de l’animal en une arme menaçante, constituée par ce symbole religieux très connu, la menorah. C’est là que réside l’enjeu de l’interprétation. Bernard Bouton aurait pu dessiner un drapeau israélien sur l’abdomen de l’animal. Ou portraiturer l’araignée sous les traits de Netanyahu, ou encore transformer l’araignée en bombardier. Ou trouver d’autres astuces encore. Mais il n’aurait pas fait preuve d’une grande originalité.

L’idée nouvelle tient dans la combinaison araignée/menorah. La difficulté tient au fait que la menorah, par sa nature religieuse, pousse à une très grande généralisation. Le dessinateur ne vise plus seulement Netanyahu, le gouvernement, l’armée ou encore l’État, mais les juifs dans leur ensemble, caractérisés par leur religion.

Sauf que : nombre de dessins recourent à ces formes de généralisations. Évoquer l’Église catholique par le biais de la croix chrétienne, symboliser l’État d’Israël par l’étoile de David, représenter un noir avec des lèvres épaisses et des cheveux crépus revient au même. Le symbole devient vite stéréotype et confine à la généralisation, sans que l’on puisse en déduire systématiquement une forme de racialisation. Tout comme on ne peut pas dire de chaque caricature visant Mahomet qu’elle relève de l’islamophobie ou du racisme, il est impossible d’énoncer de manière définitive que ce dessin de Bernard Bouton serait antisémite. La caricature joue des symboles et en l’espèce, ces symboles servent à dénoncer une situation précise, sans viser de manière automatique l’essentialisation, comme l’est a contrario la figuration de juifs à gros nez, à lèvres lippues et à cheveux crépus. Et encore, on a parfois des surprises ! On pourrait inverser le raisonnement. Quand le dessinateur antisémite allemand Fips réalise pour Der Sturmer des dessins qui ne représentent pas les juifs, s’ingéniera-t-on à dire que ces dessins-là prouveraient que leur auteur n’est pas totalement antisémite ?

Il faut se poser la question de l’intention du dessinateur, mettre tel ou tel dessin en relation avec le reste de sa production, de ses postures, de son réseau de relations. Quand dans la production d’un caricaturiste un seul dessin semble « suspect », il faut rester très prudent, trouver d’autres indices. Le dessin doit s’interpréter comme un élément d’un discours plus général. Dire que tel dessin du dessinateur belge Pierre Kroll est antisémite comme le prétend par exemple Joël Kotek n’est pas juste, c’est même contre productif. C’est une forme d’amalgame, c’est de la pression contre tout dessin radical évoquant la politique israélienne.

Il faut bien sûr également distinguer l’intention manifeste de la réception. Un lecteur antisémite se réjouira sans aucun doute du dessin de Bernard Bouton, tout comme un lecteur raciste pourrait trouver à son goût certains dessins antiracistes de Faujour par exemple, qui n’hésite pas comme nombre de dessinateurs à recourir à des stéréotypes « ethniques » pour parler de la réalité sociale. Ou tout comme certains racistes peuvent se réjouir des caricatures visant Mahomet (celles de Charlie Hebdo par exemple), même si l’intention de l’auteur des caricatures n’a rien à voir avec le racisme.

Nonobstant, la participation de Bernard Bouton à des concours organisés par l’Iran et récemment à un concours sur l’Holocauste organisé en réaction à l’émotion suscitée par l’attentat du 7 janvier à Paris, pousse tout un chacun à s’interroger sur les motivations du dessinateur. Difficile alors de ne pas surinterpréter son dessin, aux vues des motivations supposées de Bernard Bouton… Il faut d’ailleurs signaler que ce dessin n’a pas été perçu à l’époque de sa création comme antisémite, puisqu’il aurait été publié alors dans une revue Feco-News elle-même…

Il est inutile de surinterpréter ce dessin et risquer le contresens. Il est faux de qualifier tout dessin visant la politique israélienne et recourant à l’animalisation arachnide comme antisémite. Le fait que Bernard Bouton se compromette avec l’Iran suffit à l’accabler !

Guillaume Doizy

L'araignée antisémite (à propos d'un dessin de Bernard Bouton)
L'araignée antisémite (à propos d'un dessin de Bernard Bouton)
L'araignée antisémite (à propos d'un dessin de Bernard Bouton)
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