La caricature, arme à double tranchant pour Téhéran, par Aude MASSIOT (lu sur le site de Liberation.fr)

Avec la condamnation d'Atena Farghadani en Iran, la répression s'accentue contre les caricaturistes qui critiquent le pouvoir. Lequel ne se prive pas d'utiliser cet art quand ça l'arrange.

Des hommes avec des têtes de vaches et de singes, le sourire aux lèvres, votent au Parlement iranien. Ce dessin, publié sur Facebook, a coûté, le 28 mai, douze ans et neuf mois de prison à Atena Farghadani.

Cette dessinatrice de 28 ans a été condamnée pour «rassemblement et collusion en vue de nuire à la sûreté de l’Etat», «diffusion de propagande contre le régime», «insulte envers les membres du Parlement par le biais de peintures», «outrage au Guide suprême» et outrage envers les fonctionnaires chargés de son interrogatoire, selon Amnesty International.

Elle a été arrêtée en août, puis relâchée en décembre pendant plusieurs semaines, avant d’être incarcérée de nouveau pour avoir parlé des mauvais traitements qu’elle avait subis pendant sa détention à la prison d'Evin.
La justice iranienne ne l'a donc pas épargnée. La peine infligée est bien plus lourde que la peine maximale autorisée pour ces faits, qui est de huit ans et six mois. Hassiba Hadj Sahraoui, directrice adjointe du programme Moyen-Orient et Afrique du Nord d’Amnesty International, dénonce une escalade de la répression et «des sanctions encore pires que celles prises au lendemain des élections [contestées de Mahmoud Ahmadinejad ndlr.] de 2009».

«Les caricatures occupent une place importante dans la vie politique iranienne depuis longtemps en Iran. Dès le début du XXe siècle, la censure a forcé les caricaturistes à quitter le pays pour publier leurs dessins de l'étranger, en Géorgie ou à Istanbul», relate Farian Sabahi, professeur d’histoire iranienne à l’université de la Vallée d’Aoste et auteur de Nous, femmes d’Iran, bientôt publié en France.

Parmi les figures emblématiques du dessin politique, on trouve Ardeshir Mohassess, qui a œuvré pendant les années 60 et 70 à critiquer le pouvoir du chah. Il a dû s’exiler en 1976 à Paris, puis à New York. Ou encore Marjane Satrapi, qui a quitté l’Iran pour la France en 1994.

«Il a toujours été impossible pour les dessinateurs politiques de travailler librement en Iran, commente Farian Sabahi. Avant l’émergence d’Internet, les journaux d'opposition étaient écrits en persan à l'étranger et passés illégalement en Iran.»
Une arme politique bien utile

Le pouvoir iranien a pourtant une relation ambiguë avec la caricature politique. Bien qu'il ne supporte pas qu'elle soit dirigée contre lui, il n'hésite pas l'utiliser contre ses adversaires. Ainsi, pendant qu'Atena Farghadani croupissait en prison, la Maison de la bande dessinée de Téhéran lançait, le 24 mai, un concours international de caricatures avec pour sujet... Daech. Le but : moquer le mouvement terroriste, ennemi juré du pouvoir chiite. Les dessinateurs du monde entier ont été invités à y participer. Finalement, 270 caricatures, provenant de 40 pays différents, ont été retenues et sont exposées dans des centres culturels de la capitale.

En janvier déjà, la Maison de la bande dessinée iranienne avait annoncé vouloir organiser un concours de caricatures sur l’Holocauste en réponse à la une de Charlie Hebdo du 14 janvier 2015. Le concours, qui devait avoir lieu début mai, a été reporté par manque de financements. Un tel concours avait été organisé, une première fois, en 2006 par le journal Hamsharhi, en réponse aux caricatures de Mahomet.
Aude MASSIOT

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