"Ma vie, mon œuvre, mon cul" : le tome 8 des mémoires de Siné

Siné, "Ma vie, mon œuvre, mon cul" tome 8, hors-série de Siné Mensuel, 8 euros.

Les dessinateurs Charles Gilbert-Martin, André Gill et d’autres, n’ont pas manqué par le passé de se raconter au travers d’autobiographies souvent savoureuses. Depuis 1999, Siné s’est lancé dans cette aventure littéraire égocentrique en optant pour un récit autographié agrémenté de dessins et de documents d’époque. Autant dire un régal…

Le dessinateur consacre ce 8e tome à une période qui intéresse particulièrement l’histoire du dessin de presse de ces dernières décennies : la fin de la guerre d’Algérie et la création de Siné Massacre. Les adversaires les plus acharnés de Siné ne peuvent manquer d’admirer chez cet homme la qualité de l’engagement. A une époque où nombre de journalistes du crayon se tenaient à distance d’une guerre qui ne disait pas son nom, Siné ne manquait ni de courage ni de sens de l’histoire en combattant, du haut de son talent de dessinateur, les ignominies de la colonisation française. En dessinant dans l’Express, mais surtout en soutenant matériellement des algériens, et notamment le FLN, Siné s’est inscrit dans la longue lignée des caricaturistes militants (pas tous de gauche évidemment) : Philipon et Daumier des années 1830, Forain et Grandjouan, ou même Gassier, Cabrol et Soupault un peu plus tard.

Mais engagement rime-t-il nécessairement avec talent ? En fondant Siné Massacre grâce au soutien de l’éditeur JJ Pauvert, Siné a pu se convaincre du fossé qui le séparait, lui et ses amis d’ailleurs, du reste de la profession. Parmi d’autres, le Canard enchaîné de l’époque n’a pas manqué de pourfendre la grossièreté du nouveau brulot satirique, perçu aujourd’hui par les amateurs comme un joyau de l’histoire de la caricature, laissant loin derrière lui les numéros du Canard enchaîné de la même époque !

Ce tome 8 de Siné nous intéresse particulièrement. Il permet de remettre à leur place ceux qui prétendent écrire et réécrire périodiquement l’histoire de la censure du dessin de presse et de la caricature. Nombre d’ouvrages expliquent en effet que chaque numéro de Siné Massacre a fait l’objet de saisies ou de condamnations, alimentant l’image mythique du dessinateur écrasé par la répression politico-étatique, pourfendeur des puissants, héros jusqu’à la mort (ou presque). Rien de tel !

Siné raconte avec truculence les (més)aventures judiciaire de Siné Massacre. Si chaque numéro lui a bien valu d’être inculpé, inculpation ne signifie pas nécessairement procès, ni donc condamnation. Le justiciable passe d’abord devant un magistrat qui décide ou non d’engager des poursuites et peut opter pour le non lieu. Le magistrat en question, entretenant des relations amicales avec Roland Dumas, l’avocat de Siné, a choisi à l’époque d’abandonner toute poursuite à l’encontre de Siné et son complice dessinateur Strelkoff. Seul le dernier numéro de la série a valu une amende à Siné (assez sévère d’ailleurs), mais l’affaire avait été suivie par un autre magistrat, bien moins compréhensif !

Dans cet opus, Siné raconte ses rocambolesques voyages à Cuba, sa rencontre avec Fidel Castro, ses liens avec le FLN et donc ses allers-retours en Algérie, sa complicité avec Ben Bella, son admiration également pour Malcolm X qui débarque un jour chez lui à Paris et accepte d’être le parrain de son fils adoptif. Une période agitée, faite d’enthousiasmes, d’espoirs en des lendemains meilleurs, et de brutales déceptions.

Même si l’autobiographie relève d’une forme d’autocélébration et doit être reçue comme telle, on ne manquera pas de se régaler de cette plongée dans les années 1960. La personnalité de Siné, ses colères politiques et sociales, ses rencontres extraordinaires, son caractère fantasque et ses accès alcooliques ou encore ses frasques sexuelles, forment un cocktail détonnant, enthousiasmant, fascinant, parfois un peu navrant, mais globalement passionnant.

Le lecteur ne manquera pas enfin d’apprécier les illustrations qui émaillent le récit, dessins réalisés de nos jours par Siné, mais également documents d’époque, photographies, extraits de pesse, lettres, couvertures de journaux ou de livres, pochettes de disques, etc., qu’on souhaiterait plus abondants bien sûr, et qui donnent encore plus de corps au récit du dessinateur.

Guillaume Doizy

(à suivre, une présentation du tome 9...)

Tag(s) : #Dessinateurs Caricaturistes

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