Topor voyageur du livre

Topor voyageur du livre, Les Cahiers dessinés, 400 p., 42.00 €

Dans sa préface, Philippe Garnier explique qu’à « des journalistes qui, en 1992, lui demandaient son thème de prédilection, Roland Topor répondit par cette formule laconique : « Quelqu’un qui rentre dans quelqu’un d’autre ». Cette phrase résume une bonne part de son inspiration, mais elle se rapporte aussi à son métier d’illustrateur de livres. Illustrer une œuvre de littérature, c’est entrer dans un écrivain qui est déjà entré en vous (…) Lorsqu’il dessine dans la presse, Topor fait prévaloir son imaginaire sur l’actualité immédiate. En tant qu’illustrateur, il accepte une position plus complexe, plus à l’écoute de l’autre et à la recherche d’une résonance commune. »

On peut se montrer réticent à l’idée qu’une œuvre littéraire, conçue comme un tout autonome, soit plusieurs années, décennies ou siècles plus tard, accompagnée de commentaires illustrés nécessairement artificiels et dont le choix découle d’une forme d’arbitraire. A moins que de la rencontre entre l’écrit et l’image naisse une œuvre inédite et insoupçonnée, que l’image modifie radicalement notre rapport aux mots. Les géologues distinguent deux types de roches, magmatiques et métamorphiques. Chez Topor, le dessin de presse relèverait de l’irruption et de l’incandescence, quand l’illustration des livres procède d’un travail inscrit dans un temps plus long, produit d’interactions sous-jacentes entre des imaginaires différents sinon distants, voire peut-être même incompatibles. C’est sans doute ce processus d’interpénétrations contraintes qui caractérise le mieux l’univers de Topor : « quelqu’un qui rentre dans quelqu’un d’autre », un imaginaire qui rentre dans celui d’un autre, un système de représentation qui rentre dans le réel. Mais c’est aussi et surtout Topor qui rentre en nous, qui glisse ses fantasmagories dans les failles de nos affects, dans le conformisme de nos propres mondes.

Dessin de presse ou illustration, Topor reste Topor. Maître de l’illusionnisme et de la poésie triste, il nous pousse dans les joyeuses ténèbres du paranormal, qui tient lieu chez lui de normalité. Si l’arbitraire préside à l’illustration des œuvres littéraires, un même arbitraire fait émerger ce livre, qui choisit d'extirper les dessins de leur contexte de production, leur donnant une autonomie nouvelle. Le génie de Topor réside dans cette capacité à nous emporter dans son tourbillon, avec ou sans références littéraires, avec ou sans références contextuelles. Chez Topor, le dessin, fut-il élaboré sur l'imagination d'un autre, fut-il une réponse à l’actualité trépidante et passée, nous émerveille encore et nous émerveillera toujours.

Bravo à Alexandre Devaux et Daniel Pajak pour ce superbe ouvrage !

Guillaume Doizy

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