Pascal Ory, "Ce que dit Charlie"

Pascal Ory, Ce que dit Charlie, Le Débat Gallimard, 2016.

Ce que dit Charlie ? On lira avec passion ce dernier livre de Pascal Ory, un livre écrit dans l’urgence et répondant, comme l’explique ce spécialiste de la culture visuelle, à une commande sociale. Face à l’événement (l’auteur emploie l’expression récurrente et assez peu convaincante de « Janvier 15 »), chacun s’est cru investi d’une mission, a dû s’exprimer, se positionner, commenter à son tour, participer de la sidération générale, se poser en analyste de l’incompréhensible. Contrairement à d’autres qui ont également laissé courir leur plume sur le papier depuis ce mois de janvier 2015, Pascal Ory ne livre ici ni un opus polémique, ni ses mémoires, ni une étude de ce qu’a été ou non Charlie Hebdo. L’auteur cherche à comprendre la société dans laquelle la grande catastrophe a eu lieu, comprendre surtout l’écheveau symbolique dont nous sommes pétris et qui explique autant les causes qui mènent à l’événement que ses conséquences en terme de réactions collectives, d’élaboration d’un rituel social, de mise en scène politique, de mobilisation des imaginaires autour de symboles, d’images et de mots érigés pour l’occasion en étendards cathartiques, identitaires et fondateurs. Si l’assassinat de 17 personnes en France en janvier 2015 constitue un événement majeur du point de vue de notre histoire, l’émotion sociale qui en a découlé et qui a pris corps au travers de ses nombreux et extraordinaires commentaires médiatiques (l’effet de miroir grossissant n’a pas été sans conséquence dans l’ampleur de la mobilisation), constitue sans doute un événement plus grand encore, tendant à effacer le premier. De la question de la représentation de Mahomet à la sociologie, de l’histoire des intellectuels à la formation de l’islamisme radical, des la question de la liberté d’expression à la symbolique républicaine, des querelles religieuses à l’antisémitisme, des idéologies aux mythes, Pascal Ory se fait archéologue de nos émotions communes, tente de nous aider à mieux percevoir la complexité du monde, sans excès de pessimisme, sans illusion non plus. Si dans son ensemble l’ouvrage ne manque pas de stimuler le lecteur au travers de réflexions transversales souvent originales, on se montrera plus critique envers quelques passages « prétextes », qui reflètent sans doute plus les préoccupations de l’auteur que la volonté de répondre à une logique d’ensemble. Ainsi l’analyse de l’œuvre de Houellebecq (chapitre 12 intitulé « Soumission ») que Pascal Ory, contrairement au point de vue adopté dans le reste de l’ouvrage, observe comme un tout autonome déconnecté du reste du monde, ou encore le chapitre sur les intellectuels qui certes s’intéresse à l’étude d’Emmanuel Todd sur le 11 janvier, mais consacre à peine deux lignes à Michel Onfray, qui a pourtant largement participé, par ses commentaires, à nous révéler « ce que dit Charlie ». C’est d’ailleurs peut-être là que le lecteur se montrera le plus frustré : au travers de ce titre ambigu, ce n’est pas ce que dit le journal satirique qui intéresse ici Pascal Ory, mais ce que traduit l’événement et son onde de choc « mondiale », de l’état de notre société, de ses représentations, de sa manière d’être, de ses convictions, de son ossature, de ses fragilités, de sa capacité à faire groupe, à se donner des représentations communes, à puiser dans un substrat ancien de quoi assurer l’avenir. Dans cet ensemble d’analyses, le lecteur regrette parfois que l’auteur accorde si peu de place à ce qu’a été et ce qu’est Charlie, non pas l’attentat et son onde de choc, mais ce journal qui a été le centre de nos mondes pendant quelques heures, sinon quelques semaines, et peut-être même qui le restera pendant quelques années. Un journal qui passe en quelques heures ce 7 janvier 2015 de la marginalité au symbole national. Autre grand absent de l’ouvrage : si Pascal Ory s’intéresse aux imaginaires politiques et sociaux occidentaux, il reste totalement étranger à ceux « d’en face », à tous ceux qui, dans le monde dit musulman notamment, ne se sont pas sentis « Charlie ». Le lecteur avide et passionné aurait aimé que la brillante analyse de nos représentations soit un peu moins franco ou européano ou occidentalo centrée, tant il est plus difficile de "comprendre" l'autre que de se regarder soi-même...

Guillaume Doizy

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