Journaux et collaborations du dessinateur Siné dans la presse française, par Cyril Bosc

A ma connaissance, l’inventaire complet des participations de Siné dans la presse n’a pas été fait. Le travail serait d’ailleurs considérable mais passionnant vu la longueur et l’intensité de son parcours.

Siné, par l’intermédiaire de sa femme Catherine, anime actuellement Siné-Mensuel qui semble avoir « bénéficié » du regain d’intérêt pour la presse satirique suite à la tragédie du 7 janvier 2015, pour trouver un certain équilibre financier.

Après Siné-Massacre, L’Enragé et Siné-Hebdo, ce mensuel est la quatrième publication périodique lancée et dirigée par Siné lui-même. Bien que certaines ne durèrent que 9 numéros, toutes ont marqué l’histoire de la presse satirique.

Quelques participations marquantes :

Bizarre (1955-1968)

Le premier éditeur de revue à donner une place importante à Siné est Jean-Jacques Pauvert dans la revue Bizarre. Pauvert relance en 1955 le titre abandonné par Éric Losfeld deux ans plus tôt après seulement deux numéros.
Dès le numéro un en mai 1955, la couverture est un dessin (Maurice Henry). On y trouve 5 dessins de Siné. Il sera pour la première fois en couverture sur le numéro 7 (mars 1957). Plusieurs numéros de cette revue seront de simples recueils collectifs de dessinateurs (Folon, Bosc, Chaval, Testu, Topor, Gébé avant Hara-kiri, Maurice Henry, Cardon, Gourmelin, Lob, Trez, Laville, Reiser, Sempé, Cabu… Siné y est bien sûr en bonne place, jusqu’à avoir un numéro qui lui sera entièrement consacré. Seuls Wolinski et Chaval, pour les dessinateurs, auront ce privilège d’un numéro spécial.

Bizarre n°7 – Mars 1957

Bizarre n°7 – Mars 1957

Bizarre n°20 – 3eme trimestre 1961

Bizarre n°20 – 3eme trimestre 1961

L’Express (1958-1962)

Siné raconte dans le tome 6 de « Ma vie, mon œuvre, mon cul » son arrivée à l’Express avec la commande d’une page de dessins-calembours sur les paras. Il y débute en mai 1958 une collaboration faite de dessins refusés, règlements de compte avec la direction, lettres d’insultes, … et qui durera jusqu’en octobre 1962.

Tome 1 paru en 1961

Tome 1 paru en 1961

Lui / Jazz Hot / Jazz Magazine

Parmi ces collaborations les plus longues, il est intéressant de noter qu’en participant au revues Jazz Hot puis Jazz Magazine, ainsi qu’à Lui dès le premier numéro (1963) et pour plusieurs dizaines d’année, Siné assouvit deux de ces passions (en plus du dessin) : le sexe et la musique.

Pochette de CDs - 1997

Pochette de CDs - 1997

Révolution / Révolution Africaine (1962-1963)

Proche des dirigeants du FLN algérien, on retrouve Siné dans deux publications périodiques lancées dès l’indépendance. Il ne participera que très peu de temps à l’hebdomadaire Révolution Africaine fin 62.
L’avocat Jacques Vergès lance en France le mensuel Révolution. Siné y est nommé, avec le dessinateur Strelkoff, secrétaire de rédaction. Les deux dessinateurs ne publieront que peu de dessin dans les 12 numéros que comptera ce mensuel.

 Révolution n°1 -Septembre 1963

Révolution n°1 -Septembre 1963

Journaux et collaborations du dessinateur Siné dans la presse française, par Cyril Bosc

Siné-Massacre (fin 1962 – début 1963)

Seul moyen de donner la pleine mesure de son talent et de ses engagements, Siné crée sa première publication fin 62 : Siné-Massacre. Financé par Jean-Jacques Pauvert, Siné y tient tous les rôles : directeur de publication, gérant de publication, rédacteur en chef et directeur artistique ! Hebdomadaire pour les sept premiers numéros puis mensuel pour les deux derniers, Strelkoff rejoint très vite cette publication (au n°3). On trouvera également des dessins de Cardon, Bovarini, Ylipe, Philippe, Hopf, Loris, Avoine, … et des dessinateurs cubains.

Journaux et collaborations du dessinateur Siné dans la presse française, par Cyril Bosc
Journaux et collaborations du dessinateur Siné dans la presse française, par Cyril Bosc
Journaux et collaborations du dessinateur Siné dans la presse française, par Cyril Bosc

Avant d'y publier lui-même, Willem considérait Siné-Massacre comme la « bible » (interview de 2001). Assigné en justice de nombreuses fois et Pauvert à court de finances, Siné-Massacre s’arrête au numéro 9 (avril 1963).

L’Enragé (mai-novembre 1968)

Mai 68 voit un Siné exalté, enthousiaste, battant, radieux, … comme en témoignent ses lettres à Catherine reproduites dans la tome 9 de « Ma vie, mon œuvre, mon cul ». C’est donc naturellement que l’on retrouve ses dessins dès le numéro 1 d’Action. Grande feuille quotidienne (en mai-juin) puis hebdomadaire, Action est réalisé « avec le soutien de l’UNEF, du Mouvement du 22 mars et des Comités d’Action Lycéens (CAL) ». Siné, actif dans la préparation du journal, y côtoie Wolinski (dès le n°1), Reiser (un seul dessin), Topor, Cardon, … Action lui refusant des dessins, Siné sollicite de nouveau Jean-Jacques Pauvert pour un nouveau titre : l’Enragé.

Action n°1 – 7 mai 1968

Action n°1 – 7 mai 1968

Siné, qui a déjà en tête de rejoindre sa future épouse au Brésil, appelle Wolinski, maintenant « dessinateur engagé », pour le remplacer comme directeur dès le n°7 (juillet 1968). L’Enragé publiera des dessinateurs venus de plusieurs horizons :

  • Les « militants » d’Action ou Siné-Massacre : Cardon, Topor, Philippe, Ylipe, Bovarini ;

  • Les membres de Hara-kiri : Wolinski, Cabu, Gébé ;

  • Les « Hollandais » : Malsen et Willem qui entame juste sa collaboration régulière avec Hara-kiri ;

  • Les autres : Lagneau, Flip, Sabadel, Pétillon, Bosc, Soulas, Lacroix, Blachon, Sesamo (liste non exhaustive)

Bien qu’ayant eu assez peu de numéros (12), l’Enragé se trouve donc à une croisée importante dans l’histoire récente de la presse satirique. Associé aux événements de mai 68, on trouve des dessinateurs déjà reconnus (Siné, Bosc,…) avec ceux qui seront bientôt en première ligne (en particulier au sein de Charlie-Hebdo) Wolinski, Cabu, Gébé, Willem, Soulas,… On y trouve des dessinateurs venus d’un hebdomadaire satirique (Siné-Massacre), d’une revue littéraire (Bizarre), d’un quotidien militant (Action) et d’un mensuel satirique « bête et méchant » (Hara-kiri). C’est aussi l’Enragé qui a permis à l’équipe de Hara-kiri de prendre conscience qu’un hebdomadaire était réalisable. Cavanna, Choron et la bande lanceront Hara-kiri-hebdo, futur Charlie-hebdo, en février 1969, un gros mois après l’arrêt de l’Enragé.

compilation de 1988

compilation de 1988

Charlie-hebdo (1980-1981) et les Éditions du Square

Bien que proche par l’esprit et le mode d’expression, Siné ne participera que très ponctuellement à Charlie-hebdo par quelques dessins et couvertures.

Charlie hebdo 180 – 29 avril 1974

Charlie hebdo 180 – 29 avril 1974

Charlie hebdo 499 – 4 juin 1980

Charlie hebdo 499 – 4 juin 1980

Siné, très engagé politiquement, trouve que Charlie-hebdo, lui, ne l’ai pas. Il déclarera aussi avoir du mal à apprécier l’humour scatologique de Hara-kiri. Reiser réussit tout de même à le faire venir et une collaboration régulière démarre par un dessin en couverture le 4 juin 1980 et une chronique d’une page écrite à la main avec dessins dans le n°500 (11 juin 1980). Le titre de la chronique reprend le nom et la typographie de « Siné-Massacre ».

Entre mai et juillet 1981, Charlie-hebdo devient La Semaine de Charlie. La rubrique de Siné s’intitule « Le débloc-notes de Siné ». Nouveau changement de nom pour Charlie-hebdo qui reprend « L’Hebdo Hara-kiri ». La rubrique de Siné devient « Le petit Siné illustré » jusqu’à la fin de ce premier Charlie en décembre 1981.

Mords-y l’œil (février-juin 1981)

Parmi les nombreux titres lancés par les Éditions du Square (Hara-kiri, Charlie-hebdo,…), Siné se retrouve à la conception et la mise en page de Mords-y l’œil. La revue est composée uniquement de dessin, chacun sur une page et en couleur. Chaque numéro est consacré à un personnage public. Il n’y aura que 5 numéros : Giscard, Marchais, Mitterrand, Coluche et le pape.

compilation des 5 numéros

compilation des 5 numéros

Vertiges des Lettres (1984) – le retour de Siné-Massacre

Après l’arrêt de Charlie-hebdo fin 81, les membres de l’équipe s’éparpillent dans les publications existantes. En mai 1984, un journal mensuel « Vertiges des Lettres » intègre une version de Siné-Massacre comme supplément. Vertiges des Lettres se définit comme une « gazette gauche et maladroite ». Siné y apparait dans l’ours parmi les concepteurs, réalisateurs et maquettistes et enfin comme directeur artistique sur les deux derniers numéros.
Dans la partie Siné-Massacre principalement composée de dessins et qui déborde de plus en plus au fil des numéros (de 8 à 14 pages), on retrouve, en plus de Siné, Cabu, Soulas, Nicoulaud, Willem et Carali pour les anciens de Charlie-hebdo mais aussi Blachon, Laville, Barbe, Serre, Loup, Bridenne, Eric Provoost, … Un numéro entier de Siné-Massacre est consacré au dessinateur russe Syssoïev. Arthur (Henri Montant) lui aussi ancien de Charlie-hebdo, assure la rédaction de cet encart. Le journal ne durera que 5 numéros.

Vertiges des Lettres n°2 – juin 1984

Vertiges des Lettres n°2 – juin 1984

Siné-massacre dans Vertiges des Lettres n°1 – mai 1984

Siné-massacre dans Vertiges des Lettres n°1 – mai 1984

Siné-massacre dans Vertiges des Lettres n°5 – décembre 1984

Siné-massacre dans Vertiges des Lettres n°5 – décembre 1984

La Grosse Bertha / Charlie-hebdo 2eme série (1991-2008)

Fin 90, François Forcadell avec Cabu et l’éditeur Jean-Cyrille Godefroy lance un hebdomadaire satirique, La Grosse Bertha. Siné rédige deux pages (« La semaine de Siné ») dans un des numéros zéro et on retrouve ses dessins dès le premier numéro du 17 janvier 1991.

Plus de précisions : « lien vers j’étais Grosse »

Quand en juillet 1992, Philippe Val provoque la scission de l’équipe de la Grosse Bertha pour reprendre Charlie-hebdo, Siné reste fidèle aux « anciens » Cavanna, Wolinski, Willem, Delfeil de Ton, Cabu… Il écrit dès le n°1 sa rubrique sur 1/3 de page « Siné sème sa zone » qui durera jusqu’au fameux clash de 2008.

Dans le n°837 du 2 juillet 2008, Siné écrit « [Jean Sarkozy, digne fils de son paternel] vient de déclarer vouloir se convertir au judaïsme avant d’épouser sa fiancée, juive, et héritières des fondateurs de Darty. Il fera du chemin dans la vie, ce petit ! ». Philippe Val, directeur de Charlie-hebdo profite des accusations d’antisémitisme formulées par le chroniqueur Claude Askolovitch sur RTL pour se séparer de Siné. La justice relaxera ce dernier de ces accusations et lui accordera, le 14 décembre 2012, 90 000 euros de dommages et intérêts pour rupture abusive. C’est Charb, qui est alors directeur après le départ de Philippe Val, qui réglera. L’été 2008 voit donc le début de l’affaire Siné. Au vu des échanges qui ont lieu encore aujourd’hui (voir la mini-zone de Siné du 17 février 2016 sur sinemensuel.com), le temps d’une analyse posée et objective ne semble pas encore venu.

Siné-hebdo (2008-2009)

Interdit dans Charlie-hebdo, Siné rédige cependant une chronique et la met en ligne sur internet le 23 juillet 2008. Le 26 août, il annonce la naissance prochaine de Siné-hebdo, mis au point dans le plus grand secret. Le premier numéro parait le mercredi 10 septembre 2008. L’édito de Siné, rédigé à la main, est intitulé « Siné-Massacre » dans le premier numéro avant de prendre le titre « Siné continue de semer sa zone ». L’histoire complète et détaillée de ce journal qui durera un an et demi pour se terminer au n°86 (28 avril 2010) reste à écrire. Il y aurait beaucoup à dire sur la diversité des intervenants, tant dessinateurs que rédacteurs, mais aussi sur la promesse de départ « de sortir un canard qui ne respectera rien, n’aura aucun tabou, qui chiera tranquillement dans la colle et les bégonias sans se soucier des foudres et des inimitiés de tous les emmerdeurs » qui n’a été, à mon avis, que peu respecter…

Siné-hebdo n°86 – avril 2010

Siné-hebdo n°86 – avril 2010

En février 2010, le journal, imprimé jusque-là sur un papier bien blanc et bien épais, est réalisé avec un papier moins blanc et moins épais. Dans l’édito du n°79 (10 mars), Siné lance un appel pour augmenter le nombre d’abonnements et de lecteurs. Trois numéros plus tard, il annonce que « les jeux sont faits […] » et que le n°86 vendu le 1er mai sera le dernier de Siné-hebdo.

Cavanna écrit dans Charlie-hebdo n°928 : « […] J’espère qu’ici on saura te rendre l’hommage que ton courage, ta ténacité, ton talent méritent. […] J’ai de la peine. A toi, à Catherine, à tous les collaborateurs de Siné-hebdo, fraternellement. »

Dans un mail aux anciens lecteurs de Siné-hebdo, Olivier Marbot, futur rédacteur en chef, annonce l’intégration de la Zone de Siné dans un nouvel hebdomadaire satirique : la Mèche. Siné encourage d’abord l’initiative avant de faire état d’engueulades et de règlements de compte qui semblent l’avoir dissuadé de toute participation. Dommage, car la Mèche, qui intègre les anciens dessinateurs de Siné-hebdo s’avèrera de qualité et préfigurera l’équipe de Zélium, revue toujours existante.

En février 2011, CQFD offrira sa une au « spécialiste de la couv’ anti-nabot ».

CQFD n°86 – février 2011

CQFD n°86 – février 2011

Dès la semaine qui suivit l’arrêt de son hebdo, Siné débute sur internet sa chronique hebdomadaire. Ni la maladie et ses nombreux séjours à l’hôpital, ni le démarrage du Siné-mensuel en septembre 2011 n’empêcheront cet increvable de « semer sa zone ».

Première « zone » de Siné – mai 2010 (extrait)

Première « zone » de Siné – mai 2010 (extrait)

Conclusion provisoire

Provisoire, car cet article méritera une réécriture après des recherches plus poussées. On voit déjà cependant dans ce parcours le rôle important que Siné, comme dessinateur mais aussi comme fédérateur de talents ou comme « patron de presse », a pu jouer depuis plus de 50 ans.

En ce qui concerne sa personnalité et son travail, le caractère entier de Siné fait que l’on peut, en sortant une phrase ou un dessin de son contexte, lui coller bien des étiquettes : gauchiste, fasciste, antiféministe, homophobe, alcoolique, … antisémite maintenant (!). Mais si je peux comprendre que l’on n’apprécie pas toujours un tel personnage, il faut quand même être d’une sacrée mauvaise foi pour lui attribuer certains de ces qualificatifs en ayant épluché l’ensemble de son « œuvre ».

En réponse à Denis Robert dans une interview pour le film sur Cavanna, Siné dit : « A quoi ça a servi tout ça ? Ça a servi à se faire du bien, à rigoler, à ne pas s’emmerder dans la vie, quoi […] Le bilan est triste […]. ». Je ne suis pas d’accord avec Siné.

Longue vie à Siné !

Cyril Bosc (rien à voir avec le dessinateur), mars 2016

Amateur et collectionneur de presse satirique

Facebook.com/syril.bosk

Petite bibliographie très subjective

Ma vie, mon œuvre, mon cul !, autobiographie de Siné, 9 tomes, hors-série de Charlie-hebdo puis de Siné-mensuel, 1999-2015, série en cours ( ?)

Journal pré-posthume, Siné, Cherche-midi, 2013

Mon dico illustré, Siné, Hoëbeke, 2011

Siné 60 ans de dessins, François Forcadell / Stéphane Mazurier, Hoëbeke, 2009

Tag(s) : #Dessinateurs Caricaturistes

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