Honoré, "Petite anthologie du dessin politique" (La Martinière)

Honoré, Petite anthologie du dessin politique, 2016, Éditions La Martinière, Préface de François Morel, texte d'Hélène Honoré, 25 euros.

C’est avec émotion que l’on parcourra ce recueil de dessins d’Honoré, victime, comme on le sait, d’un attentat sanglant le 7 janvier 2015. Sans souscrire obligatoirement à l’idée qu’un « bon dessin vaut mieux qu’un long discours », comme le proclame la 4e de couverture, le lecteur ne manquera pas néanmoins de goûter à cette saisissante plongée dans notre vie politique de ces vingt dernières années, qui culmine chez Honoré avec son dernier dessin publié (dans Charlie Hebdo), un dessin génialement ironique et tristement prémonitoire, un dessin qui clôt le recueil : le fameux « Vœux- Al-Baghdadi aussi », montrant ce chef djihadiste et terroriste souhaitant au monde un vœu de « bonne santé ». On a beaucoup glosé sur l’art du dessinateur depuis un an, un dessinateur totalement oublié auparavant, au point que la plupart des journalistes méconnaissaient ce nom et le gaillard qui le portait, en ce terrible 7 janvier 2015.

Gravure, voilà le maître mot. Ce qui frappe, chez l’Honoré parvenu à l’âge de la maitrise, c’est l’abandon des hachures, le recourt aux aplats, l’amour du noir et blanc, mais en conservant le souci du détail. Et c’est bien la gravure sur bois du XVe et des siècles suivants à laquelle on pense face à ces saisissants dessins. Un style désuet, épuré, sévère, marqué par une certaine rigidité, qui tranche avec l’aisance virtuose des Cabu et Luz, avec ce style de la ligne claire dévoyé depuis quelques décennies par un rapprochement toujours plus grand avec la manière des auteurs de bandes dessinées les moins originales des années 1960-70. Face à ce style de plus en plus uniforme, Honoré faisait figure d’avant-gardiste, même si son trait renvoyait à une tradition pluriséculaire…

Au fil de ce recueil, on est saisi par cette puissance de l’image chez un dessinateur aussi discret que sympathique, aussi cultivé que doux et généreux, aussi révolté que sobre et désintéressé. Une puissance fondée sur un déni de réalisme. En poussant très loin la schématisation, en refusant le modelé propre à suggérer les corporalités, en s’intéressant peu à la perspective pour focaliser le regard sur sa cible écrasée comme sur un écran de verre, Honoré, sans recourir à la traditionnelle rhétorique dégradante propre au dessin de presse, s’est refusé à donner corps à ce monde politique qu’il tenait en piètre estime. Par ce jeu du noir et blanc qui rappelle sans cesse le dessin traditionnel à l’encre de chine sur papier, par cette simplification graphique imposée aux plus illustres de nos hommes de pouvoir, par cet aplatissement de leur univers, par ce cadre carré qui met en cage ces élites censées tenir le monde dans leurs mains, Honoré n’a eu de cesse de nous aider à voir dans les « grands » de la planète, des êtres de papier, des fantoches sans épaisseur desquels n’émane aucune lumière.

Honoré a sans doute un jour compris que pour mieux nous aider à rire de cette oligarchie, il fallait d’abord inviter le lecteur à prendre conscience du drame dont ils étaient responsables. Et c’est sans doute ce contraste qui fonde l’art du dessinateur, un contraste entre la dramaturgie du noir et blanc et l’ironie que suggère la relation texte/image, la petite phrase prêtée à la cible. Chez Honoré, la satire n’est pas un jeu. Elle n’est ni divertissement, ni séduction, ni virtuosité, ni spectacle, ni esbroufe. La satire, dans sa sobriété, procède d’une exigence morale, d’une probité, d’une humanité qui discréditent totalement le monde qu’elle dépeint.

Honoré, tout comme ses amis Cabu, Charb et Tignous, vomissait ce monde d’hypocrisie, d’oppression et d’injustice. Et c’est au nom de ces valeurs, qu’il me semble totalement indigne, non pas que l’État ait souhaité attribuer la légion d’honneur à ces dessinateurs, mais que les familles aient accepté ce qui me semble être une véritable souillure posthume de ce qu’ils étaient, de leur éthique, de leur humanité.

Un bon dessin vaut mieux qu’un long discours ? On associe en général le long discours à une pratique oppressive du verbe propre aux élites. Honoré n’aimait pas les longs discours. Il leur préférait certes les bons dessins. Il n’aurait pas aimé cette légion d’honneur, qui contredit l’ensemble de son œuvre.

Guillaume Doizy

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