Dessin antisémite/négationniste de Zéon
Dessin antisémite/négationniste de Zéon

Sous le titre "Le dessinateur négationniste Zéon primé à Téhéran", François Forcadell cite sur son blog le billet ironique du journaliste et écrivain Guy Konopnicki commentant les résultats du 4ème Concours international de caricatures sur l’Holocauste dévoilés à la mi-mai à Téhéran :

« Il y a des jours où l’on est fier d’être Français ! Car c’est un dessinateur français, Zéon, qui a remporté le concours de caricatures antisémites de la République Islamique d’Iran. Pour découvrir la finesse de l’humour et l’originalité du trait de Zéon, il faut se rendre sur les sites de ses amis, Alain Soral et Dieudonné. Zéon représente le juif maître du monde, reconnaissable à son nez crochu, ses lèvres charnues et ses oreilles. Comme c’est original ! Ce dessin ne risque pas d’être poursuivit pour plagiat : le détenteur des droits sur une caricature quasi identique a été pendu à Nuremberg en 1946. Car Zéon copie purement et simplement les images de juifs parues dans le Stürmer, journal du nazi Julius Streicher. Aucun talent, aucune originalité...".

Rappelons que si le directeur du Stürmer Julius Streicher a bien été pendu à Nuremberg après y avoir été condamné, le dessinateur du journal qui inspire à ce point Zéon est mort, lui, en 1975. Il s'agit de Fips (Philipp Rupprecht), un caricaturiste aussi talentueux qu'ignoble.

Est-il judicieux d'écrire que Zéon ne fait preuve "d'aucun talent, aucune originalité" ? Le dessin primé lors de ce 4e concours de caricatures sur l'Holocauste prouve peut-être le contraire. L'idée est originale et percutante, sans recours au stéréotype antisémite classique du juif au nez crochu. Le dessin établit une confusion entre les 6 millions de morts et l'argent que permettrait d'engranger le culte du souvenir de la Shoah, la mention "Shoah business" sur le tiroir caisse confirmant cette interprétation. La lecture en registres horizontaux superposés est efficace, avec de haut en bas le camp d'extermination, le nombre "6 millions", les billets de banque et enfin la mention "Shoah business" pour éviter toute interprétation polysémique du dessin. La combinaison est ici facilitée par l'unité de couleur de l'élément architectonique et de la caisse elle-même (les deux étant liés par la voie ferrée qui passe habilement de l'un à l'autre), avec deux points de contrastes colorés permettant d'attirer l'attention sur le "6" et sur les billets.

Pour autant, on se demande si cette image est aussi facile à décrypter qu'un dessin antisémite "classique". Elle fait appel chez le lecteur à une certaine connaissance des représentations des camps en surmontant la caisse enregistreuse d'éléments architectoniques évoquant l'entrée d'Auschwitz. Par ailleurs, l'ancienneté de la caisse enregistreuse pourrait également gêner le décryptage de l'image par les jeunes générations, ce dont on ne va pas se désoler. Il est intéressant de constater combien le dessin de presse dans son travail de condensation est contraint de recourir à des codes qui souvent réfèrent à un passé lointain, comme la très obsolète bombe sous la forme d'un boulet métallique et d'une mèche par exemple. Certains de ces motifs fort anciens demeurent bien connus et n'ont pas été remplacés par des signes plus "modernes". Mais si la bombe traditionnelle continue à tenir une bonne place dans les imaginaires actuels, il n'en est peut-être pas de même pour la caisse enregistreuse.

On pourrait d'ailleurs s'interroger sur le fait de savoir si ce dessin est négationniste ou "juste" antisémite ou "juste" tout simplement ignoble. Rien n'indique ici que la réalité de la Shoah soit niée. L'argument principal tient au fait que le souvenir de la Shoah permettrait d'engranger des dollars, la cupidité constituant la motivation première du travail mémoriel. Une insinuation ignoble qui renvoie bien sûr par ricochet à l'association systématique et antisémite celle-là, du juif et de l'argent. Pour autant, ce dessin n'aurait-il pu être réalisé pour dénoncer les nazis en sous entendant que l'extermination des juifs avait constitué une source de revenus pour les bourreaux ? Évidemment non, Zéon ayant pris soin de donner un caractère juif à la caisse enregistreuse, en y dessinant une Menorah et grâce à la forme en étoile de David de la clef sur laquelle on peut lire la mention "B'nai B'rith", une des plus vieilles organisations juives encore en activité (dixit wikipedia)... Encore faut-il avoir accès à un dessin de taille suffisante pour décrypter ce détail.

Au final, la provocation relève bien du négationnisme, les touches de la caisse enregistreuse formant les lettres "Loi Fabius-Gayssot" qui qualifie depuis 1990 de délit la contestation de l'existence des crimes contre l'humanité...

Dans le genre antisémite/négationniste, la mécanique de ce dessin demeure "intéressante" et Fips aurait été incapable de produire une telle combinaison de signes, encore trop imprégné de la tradition réaliste du dessin satirique du XIXe siècle. Dans le dessin de presse, les procédés de combinatoire qui se diffusent dans la seconde moitié du XXe siècle n'en sont, dans les années 1930, qu'à leurs balbutiements. C'est en 1947 (voir ci-dessous) que nous repérons la première métamorphose de la caisse enregistreuse dans un dessin satirique. Par son souci du détail et des références, le dessin de Zéon se dévoile peu à peu comme dans un jeu de piste et constitue une vraie performance.

On a tort de penser que les dessinateurs actuels de ce camp-là manquent de talent et d'originalité. Même les salauds peuvent devenir des virtuoses ! C'est ce talent qui les rend efficaces et dangereux. Hélas...

Claude Garnier, « L'enregistreuse », Aux écoutes du monde, 28/2/1947.

Claude Garnier, « L'enregistreuse », Aux écoutes du monde, 28/2/1947.

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