"La rhétorique de la haine ne se résumait pas à des mots mais utilisait aussi des images...", interview de Dariusz Konstantynow

LES INTERNAUTES ANTISÉMITES NE SONT PAS LES BIENVENUS SUR CE SITE

Dariusz Konstantynow, vous êtes le concepteur de l'exposition " Apatride et Antipathique" présentée à Varsovie en Pologne. Quel est le but de cette exposition?

Le but de cette exposition était de montrer un choix de dessins antisémites publiés dans la presse polonaise de 1919 à 1939. Le fait qu'ils étaient antisémites était dû aux média dans lesquels ils furent publiés. J'ai choisi uniquement ceux dont le lien avec l'idéologie antisémite était incontestable puisqu'ils avaient été publiés dans les media qui faisait de l'antisémitisme un élément important de leur programme idéologique, sinon le plus important. Je voulais souligner l'importance du dessin de presse dans la propagande antisémite, montrer qu'ils étaient fréquemment utilisés et que les auteurs se montraient créatifs pour traduire les idées antisémites dans le langage des images; certains artistes pouvaient se prévaloir d'un talent réellement indiscutable. Je voulais enfin montrer que " la rhétorique de la haine" ne se résumait pas uniquement à des mots mais utilisait aussi des images ou plus exactement la combinaison d'une image et d'un mot sous forme de titre ou de commentaire plus développé.

Comment ces images ont-elle étés reçues par la presse et le public?

Je ne peux pas vraiment répondre à cette question, car je n'ai pas suivi de près les réactions à l'exposition. En fait, le seul article très élogieux que je connaisse a été publié par l'hebdomadaire catholique " Tygodnik Powszechzy" et ensuite, dans une version légèrement modifiée par la revue trimestrielle "Kwartalnik Historii Zydow" qui étudie l'histoire des juifs. L'exposition a duré plusieurs mois. J'ignore le nombre de visiteurs et les réactions du public.

N'est-il pas compliqué et difficile, aujourd'hui en Pologne, de montrer des dessins antisémites?

J'ai peur, ou pour être franc, je suis certain, que les dessins antisémites de l'entre-deux guerres pourraient toujours trouver en Pologne des gens pour approuver les idées exprimées, ou du moins certaines d'entre elles, et accepter les opinions de leurs auteurs.C'est pour cette raison que l'idée de monter une telle exposition souleva à l'origine des doutes. On m'objecta qu'elle pourrait être mal comprise et que certains la qualifieraient en fait d'antisémite. Afin d'éviter que les dessins puissent alimenter les attitudes antisémites d'aujourd'hui, nous avons décidé de nous abstenir de publier des illustrations dans le catalogue et de nous limiter seulement à des descriptions détaillées des œuvres montrées.

La caricature antisémite était déjà présente dans les pays d'Europe Centrale à la fin du dix neuvième siècle à une époque où la presse satirique vivait son âge d'or. Avez-vous le sentiment que la production d'images antisémites augmente pendant l'entre-deux guerres?

On peut distinguer deux vagues de dessins antisémites dans la presse polonaise de l'entre-deux guerres. La première débuta au début des années 20, c'est à dire quand se formaient l'état indépendant polonais ainsi que la nouvelle société polonaise et que la question dite juive était un des problèmes de société majeurs que devait affronter l'état polonais en construction. La seconde vague se produisit pendant que le camp au pouvoir se constituait, à la suite de la mort de Josef Pilsudski qui avait opté pour un état multi ethnique; à ce moment là, les hommes politiques au pouvoir étaient plus enclins à promouvoir le concept d'état national et à accepter certaines idées nationalistes dont seules auparavant des organisations plutôt de droite faisaient la promotion dans l'arène politique. C'est à cette période que furent crées les images antisémites les plus choquantes, celles qui affirmaient que le juif était l'ennemi, qu'il devait être rejeté par tous les moyens, neutralisé et même détruit.

Edmund Heydak, "Une recette pour la crise" (1937). "Cette exportation va certainement renforcer notre balance commerciale"

Edmund Heydak, "Une recette pour la crise" (1937). "Cette exportation va certainement renforcer notre balance commerciale"

Pouvons nous dire que la caricature antisémite est omniprésente dans la presse ou la trouvons-nous seulement dans les journaux spécialisés , chez les militants d'extrême droite?

Les dessins antisémites dominaient dans les media nationalistes de droite et d'extrême droite pour lesquels l'antisémitisme constituait un élément essentiel de leur plate-forme politique. A cet égard, on peut trouver un matériel particulièrement riche dans les magazines satiriques et humoristiques, essentiellement ceux qui " se spécialisent" dans la "lutte contre les juifs" tels que "Szabes-Kurier", " Samoobrona Narodou " ou "Prod Pregierz". On peut également trouver des dessins antisémites dans des périodiques, plutôt de droite ou de droite nationaliste, périodiques à caractère socio-culturel ou socio-politique, par exemple " Prosto z Mostu”, “Podbipięta”, ou “Wielka Polska”. De plus, ils étaient assez présents dans les quotidiens à grande circulation affiliés à la démocratie nationale ou chrétienne, à l'aile droite nationaliste. En tête de ces journaux le “Kurier Poznański” et le “Dziennik Bydgoski”, suivis par “ABC-Nowiny Codzienne” ou “Mały Dziennnik”.

Avez-vous le sentiment que la caricature polonaise antisémite est manifestement influencée par les caricatures nazies antisémites, sans oublier celles parues dans le journal de Streicher, Der Sturmer, avec les dessins de Fips ?

Dans la mesure où le journal de Streicher était disponible dans la Pologne de l'entre-deux guerres, et quoique des dessins de Fips fussent publiés dans les magazines polonais antisémites, il est difficile toutefois de parler d'une influence directe évidente sur les dessins antisémites polonais. Il est clair que des similarités peuvent être soulignées: pour donner quelques exemples, utiliser le stéréotype du juif, le montrer dans des incarnations plus ou moins dégradantes. Néanmoins, je suis convaincu que ces dessins de presse polonais antisémites suivent une autre "poétique", si l'on peut dire. Tout d'abord, ils étaient moins explicites que les dessins allemands; ils avaient davantage recourt à des allusions, des comparaisons, des métaphores, à une ironie malveillante, en quelque sorte, ils semblaient jouer davantage avec les mots et les images. Qui plus est, ils ne faisaient pas étalage de cet érotisme à la limite de la cryptopornographie, si caractéristique des dessins du "Stürmer".

Quel impact ces images avaient-elles pu avoir sur le public? Est-il possible de percevoir une corrélation entre la violence symbolique de ces images et la violence physique contre les juifs au même moment?

Il est très difficile, sinon impossible, de trouver une preuve qui confirme une corrélation directe entre les caricatures antisémites dans la presse et la violence physique contre les juifs. Pourtant, il est très vraisemblable que les dessins ont eu un impact sur l'éthique et le système des valeurs morales du public; cela eut pour conséquence 'l'atrophie de la compassion" observée plus tard dans l'attitude des polonais envers les juifs pendant la Deuxième Guerre Mondiale. Toutefois, quand on regarde ce genre de dessin, et particulièrement lorsqu'ils sont rassemblés dans une exposition comme celle-ci, et qu'on voit un wagon de marchandise rempli de juifs (dans le dessin d'Edmund Heydak de 1937) ou d'autres scènes dans lesquelles les juifs subissent des formes variées de violence ou d'extermination (par exemple, être traités avec du gaz insecticide), la question de savoir si de tels dessins ont pu inciter quelqu'un à accomplir de telles actions semble hors de propos. Ce qui nous horrifie, c'est de savoir que ce qui pouvait paraître aux auteurs des dessins, une simple plaisanterie ou une métaphore persuasive, est devenu la réalité seulement quelques années plus tard.

Polo [Paweł Griniow], La Terre promise des Juifs (1936). Juifs communites emprisonnés dans un camps d'isolement de Bereza Kartuska, réservé aux opposants politiques

Polo [Paweł Griniow], La Terre promise des Juifs (1936). Juifs communites emprisonnés dans un camps d'isolement de Bereza Kartuska, réservé aux opposants politiques

Comment le juif est-il représenté, quels sont les thèmes récurrents?

Les dessins représentaient le juif avant tout comme un étranger, comme quelqu'un qui se démarquait par son apparence: le corps et les vêtements. Si ces derniers pouvaient être changés, le corps avec ses stigmates juifs non amovibles le trahissait toujours. Le juif, tel qu'il était représenté, faisait preuve d'une mentalité différente : seuls les biens matériels lui importaient, alors que le "spirituel" n'avait aucune valeur. La personnalité des juifs se traduisait par des comparaisons avec le monde animal : dans les représentations zoomorphiques, on attribuait aux juifs le corps d'animaux à connotations négatives qui inspiraient la peur ou la répulsion. L'animalisation du personnage juif tout comme sa diabolisation visaient à le déshumaniser. Le juif était représenté comme le serviteur du diable, comme le compagnon de Satan, un être qui inspire la crainte, qui détruit tout et tous autour de lui. C'est pourquoi le juif ne rentre pas dans le cadre de "l'humanité". Son image physique et mentale répugne, elle est aussi étrange et terrifiante qu'un démon, un monstre, un animal qui vous remplit d'horreur. Dans les dessins en cause, le juif est entièrement déshumanisé, dépersonnalisé et réduit à être le représentant typique anonyme de "la race juive".

Avez-vous un nom à proposer de dessinateur polonais spécialisé dans la caricature antisémite, comme Fips en Allemagne, Karel Relink en Tchécoslovaquie ou Ralph Soupault en France?

Dans l'entre-deux guerres, il n'y avait pas de dessinateur polonais pouvant être qualifié de spécialiste de la caricature antisémite.Toutefois, on pourrait évidemment nommer plusieurs d'entre eux qui abordaient avec une fréquence particulière les motifs antisémites. Parmi eux, on peut mentionner Kazimierz Grus, Edmund Heydak, ou Julian Żebrowski; leurs dessins, avec leurs figures de style visuel incroyables, qui visaient à offenser, à se moquer des juifs, à susciter une hostilité envers eux, se trouvent plus d'une fois dans des journaux ou des magazines antisémites par idéologie. Les dessins eux-mêmes tout comme la coopération intensive de certains dessinateurs à de tels magazines nous autorise à conclure qu'ils partageaient les vues ultra-nationalistes et antisémites promues au moyen du dessin de presse ou du moins n'étaient pas moralement génés par elles quand ils publiaient leurs travaux dans Samoobrona Narodu”, “Szabes-Kurier”, ou “Wielka Polska” .

Propos de Dariusz Konstantynow (Historien de l'Art à Gdansk en Pologne), recueillis par Guillaume Doizy, traduction de la version anglaise assurée par Daniel Dugne.

Kazimierz Grus,  "Missiles efficaces" (1935). Jeune nationaliste polonais mitraillant des Juifs avec l'insigne des nationalistes polonais en 1930.

Kazimierz Grus, "Missiles efficaces" (1935). Jeune nationaliste polonais mitraillant des Juifs avec l'insigne des nationalistes polonais en 1930.

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