Bertrand Tillier, Caricaturesque - La caricature en France, toute une histoire (de 1789 à nous jours), La Martinière, 2016, 35 euros.

Après un recueil de dessins d’Honoré et avant un opus sur Siné, La Martinière publie ce beau et très illustré livre de Bertrand Tillier, historien de l’art et spécialiste de la caricature française. Moins actif sur le sujet depuis quelques années, Bertrand Tillier a surtout écrit sur la caricature, le dessin de presse, l’image et l’art du XIXe siècle et de la Belle époque, avec comme point d’orgue un bel ouvrage intitulé A la Charge paru en 2005 à l’occasion d’une exposition au Musée de Saint-Denis. Si ce nouveau volume reprend en partie les travaux antérieurs, fondés sur une approche des motifs et des procédés de la caricature, mais également sur le questionnement des motivations du dessinateur, le point de vue historique n’est pas négligé, avec des chapitres chronologiques portant sur la caricature depuis la Révolution française jusqu’à la récente tuerie de Charlie Hebdo et la question des caricatures de Mahomet.

L’ouvrage se décompose en une succession de chapitres courts de quelques pages, construits autour de quelques images et conclus par des références biographiques bien utiles. L’ensemble offre donc une alternance d’études historiques visant la périodisation, et des réflexions moins factuelles et plus analytiques qui permettent d’explorer la mécanique caricaturale : « charger », « parler fort », « types et incarnations », « attributs et substituts », « châtiments », « détournements et parodies », etc.,  relèvent autant d’une approche sémiologique qu’iconographique ou esthétique.

Si l’ensemble très riche est abondé de nombreuses citations et références et illustré d’images variées et superbes, le lecteur pourra peut-être parfois se sentir un peu perdu. L’alternance des chapitres historiques et thématiques tourne radicalement le dos à tout panorama chronologique, imposant des allers-retours incessants, mais aussi une certaine bigarrure du discours, un saucissonnage poussant au zapping. On se demande d’ailleurs si l’éditeur n’a pas un peu trop sacrifié à l’ère du temps en dotant l’ouvrage d’une maquette chahutée, morcelée, fragmentée en une multiplication des jeux typographiques, de codes couleur et de cadres, ou encore d’enfreintes à l’orthogonalité.  

Malgré ces remarques factuelles, le lecteur trouvera dans cet ouvrage une nourriture essentielle pour qui veut comprendre les grands enjeux du dessin de presse et de la caricature aujourd’hui, dans une période paradoxale qui a vu un genre victime d’une certaine forme de désuétude, reprendre des couleurs à l’occasion d’un terrible attentat, la caricature faisant l’objet depuis quelques années d’enjeux symboliques et médiatiques inédits. Comme on peut le lire en exergue de l’ouvrage en des lignes prémonitoires écrites en 1865 par Champfleury, la caricature « ne meurt jamais. Tapie dans un coin, repliée sur elle-même, se nourrissant de ses rancunes comme l’ours vit de sa graisse l’hiver, la caricature dort comme les chats, et au moindre mouvement politique, son œil vert apparait à travers les cils de ses paupières… ». Ce sont bien de ces vibrations de la caricature dont nous parle avec passion Bertrand Tillier.

Guillaume Doizy

Coquilles relevées :

- p. 41 "multiplication presque immédiate des journaux satiriques illustrés" : pour la période 1830-35, seuls La Caricature, Le Charivari et La Charge sont illustrés.

- p. 54 "le décret [du 17 février 1852] précise qu'aucune effigie - et donc, implicitement, aucun portrait charge -, ne pourra être publié sans l'autorisation préalable de son modèle" : mention totalement absente du décret-loi en question.

- p. 74, "Georges Picard", lire Marie-Georges Picard. "Théodore Reinach", lire Joseph Reinach.

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