Comme on a pu le lire ici ou là, Charlie Hebdo a décidé de s’exporter en Allemagne, suscitant bien des questions sur la capacité d’un certain humour bête et méchant à trouver un lectorat en dehors de l’hexagone. Notre beau pays n’est-il pas le berceau du dessin de presse, seul et unique détenteur de ce label détonnant érigé en joyeux dogme par Choron et Cavanna ? De là à penser que cet humour serait inaccessibles à nos amis teutons…

Chauvins de tous poils qui regardez d’un air moqueur cette aventure éditoriale, apprenez à rouvrir les yeux ! Depuis ses origines, la caricature moderne a pour vocation à circuler, à traverser les frontières pour atteindre un public plus large, et peut être aussi pour déstabiliser un adversaire. Notre époque d’ouverture dématérialisée au monde n’est-elle pas paradoxalement au contraire trop repliée sur elle-même ? Il fut un temps où les journaux satiriques comme les dessinateurs voyageaient, au grand dam d’Anasthasie d’ailleurs, toujours prête à jouer de ses cisailles lorsqu’une feuille étrangère toquant à nos frontières se montrait trop espiègle à l’égard d’un de nos dirigeant.

On lira à ce sujet un article passionnant de Sandro Morachioli paru dans la revue Cahiers Daumier n°7 (printemps 2015) à propos du journal italien Il Papagallo (1873-1915) illustré d’une grande caricature en double page souvent portée à commenter l’actualité internationale. Et pour cause : d’abord publiée en italien, la feuille a succès s’est illustrée par des légendes en trois langues, l’italien, le français et l’anglais, puis s’est dotée d’une édition française « Le Perroquet », et également anglaise, « The Parrot », et même d’une version grecque ! L’obsession internationale du journal lui a si bien réussi que certains observateurs de l’époque témoignent de la présence de ses dessins dans les cafés et les restaurants de nombreux pays d’Europe, avec même des imitations locales plus ou moins réussies... En évoquant systématiquement les tensions internationales au travers des stéréotypes nationaux à une époque où les enjeux diplomatiques inquiètent et passionnent, Il Papagallo, bien avant que d’autres journaux ne reproduisent des dessins tirés de la presse étrangères, a chaussé des bottes de sept lieux pour rire et faire rire en d’autres langues et rire et brocarder en d’autres cultures.

Saluons l'ambition de Charlie et souhaitons au journal de faire aussi bien qu'Il Papagallo !

GD

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