Tu dessines aujourd’hui entre autres pour le quotidien belge L’Avenir, comment en es-tu arrivé là ?

Je viens du monde de la pub. Après des études secondaires en exploitation forestière puis en exploitation papetière, je fais un graduat en illustration et bandes dessinées (l’équivalent du baccalauréat actuel) à Saint-Luc Liège. En 1986, je commence à travailler en bande dessinée pour le magazine Tremplin, un magazine scolaire catholique, destiné aux 10-12 ans. À cette époque, je dois avoir à peu près 22 ans et l’armée m’appelle pour servir mon pays durant 10 mois en Allemagne. Par la suite, j’essaye de continuer à bosser en bande dessinée, je fais des décors pour plusieurs albums de BD, mais c’est très difficile d’en vivre. Donc, au fil de rencontres professionnelles, je finis par aboutir dans la publicité. Durant quelques années, je travaille des layouts, croquis rapides, mais parfaitement aboutis. Ces layouts servent aux agences de publicité à présenter leurs idées aux clients. Après, ces dessins deviennent des photos, des vidéos… et les dessins disparaissent de la circulation. En 1997, je suis complètement dégoûté par ce milieu qui, s’il m’a apporté beaucoup de savoir-faire, rapidité d’exécution, diversité des sujets, technique de colorisation au marqueur, sens de l’observation… ne m’a apporté aucune reconnaissance.

Il faut savoir que le travail dans la publicité est complètement anonyme, pas question de signer quoi que ce soit, et mon ego est complètement insatisfait, je l’avoue. Je me remets donc complètement en question et cherche une autre voie de travail. Celle-ci m’est apportée en suivant la jeune carrière de Pierre Kroll, dessinateur belge très connu chez nous, qui sévit déjà dans plusieurs magazines et à la télévision. Le dessin de presse me fascine, il est gai de voir que l’on peut faire un dessin en quelques heures voire en quelques minutes, et hop le travail est fini. J’arrête donc tout mon boulot, prends un mois de vacances pour me permettre de faire un press-book et prends rendez-vous dans un quotidien (L’Avenir) et dans un magazine (Le Soir illustré). Tout de suite, ces médias me font confiance et commencent à me commander des dessins.

On pense généralement que dessin de presse et « liberté d’expression » vont de pair…

Bien sûr que non. Les dessins sont toujours liés à la ligne éditoriale du média pour lequel on travaille. Par exemple le travail dans un quotidien est lié évidemment au lectorat de celui-ci. Le journal est lu de manière plutôt familiale. On sait qu’un journal qui arrive dans une famille est lu par les adultes, mais aussi par les enfants, et donc il faut faire attention à ce que l’on dessine. En dehors du fait bien évident que le cartooniste est lié par la ligne éditoriale du journal et que celle-ci est évidemment dictée par le rédacteur en chef et non pas par le dessinateur, nous devons tenir compte des desiderata de celui-ci. L’Avenir a un passé plutôt catholique et royaliste. Effectivement il y a encore une dizaine d’années le journal appartenait à l’évêché de Namur. La pression était forte pour ne pas trop rire de l’Église catholique. Mais aussi tout ce qui touchait à la sexualité et aux religions était plutôt délicat à aborder. Heureusement depuis ces années-là le journal a été racheté par des sociétés beaucoup plus ouvertes d’esprit, et puis la rédaction s’est rajeunie. Maintenant, les journalistes ne sont plus aussi liés par leurs croyances. Le public également a forcément rajeuni et est plus ouvert au monde, plus ouvert à la critique, j’ai de moins en moins de conflits avec les lecteurs par rapport aux sujets religieux, par exemple.

Les tabous sont toujours les mêmes, mort, sexe et religion. Mais s’il y a 10 ou 15 ans je pouvais difficilement les aborder, à l’heure actuelle, il est impensable de zapper ce genre de sujet. Bien souvent, je dois faire attention en les abordant, mais au fil du temps je me rends compte que je vais de plus en plus loin. Cela n’est jamais que le reflet de notre société actuelle. L’accès pratiquement infini aux informations via notamment Internet a ouvert les esprits, même des plus jeunes, à toutes les cultures, et a brisé bien des tabous.

On ne dessine pas de la même manière pour un quotidien généraliste ou pour un hebdo satirique. Quelles sont les contraintes à L’Avenir ?

Dans un hebdomadaire, le travail est réparti de manière assez simple, on a à peu près une semaine pour faire le magazine, et donc l’équipe est composée d’un rédacteur en chef, d’un secrétaire de rédaction et d’une équipe de journalistes. Habituellement, on reçoit soit un thème, soit un sujet, et bien souvent l’article est déjà écrit, on vous demande juste de l’illustrer. Dans un quotidien, c’est déjà beaucoup plus compliqué. Je n’ai que quelques heures pour réagir à l’actualité, et envoyer l’un ou l’autre projet de dessin, ou un dessin directement réalisé. Ici, pas de texte fourni, mais simplement des explications par les journalistes. La chaîne de décision est aussi beaucoup plus floue. Un quotidien cela se fait six jours sur sept, et la rédaction est ouverte en général de huit heures du matin à minuit. Impossible donc pour le rédacteur en chef d’être toujours présent, et donc ce sont des chefs d’édition qui se relayent chaque semaine, pour « fabriquer » le journal. La validation de mon dessin dépend donc de cette petite dizaine de personnes différentes chaque semaine. Autant dire que ma liberté dépend également d’une personne qui est à chaque fois différente, avec des affinités, un humour différent à chacun. Bien sûr, il n’y a pas d’énorme différence entre eux, mais c’est certain que je n’aborde pas toujours les sujets de la même manière en fonction du chef qui prendra la décision. Après 20 ans à travailler avec tous ces rédacteurs, j’ai appris à connaître leur sensibilité, et j’essaye de m’y adapter.

Le dessinateur de presse n’est spécialiste d’aucun sujet qu’il traite. N’est-ce pas un problème ?

Je pense que c’est plutôt un atout dans une presse généraliste. Je fonctionne en fait comme une personne candide, de préférence à un expert qui ferait des dessins très précis sur des informations, avec le risque évident de passer ou dessus de la tête du lecteur moyen, qui lui ne serait pas aussi informé. Le fait de ne pas être un spécialiste en tout me permet d’aborder le dessin, l’idée, de manière plus générale. Cela me permet également de faire des liens entre différents sujets, et de les aborder de biais, de manière à déclencher le sourire ou le rire. Et puis ne mélangeons pas tout, pour moi, le dessin est là pour apporter un décalage, jamais de faits précis ou d’explications compliquées. Ça, c’est plutôt le travail de journaliste. Pour être correctement informés, de toute façon le dessinateur travaille en étroite collaboration avec les journalistes, qui sont eux, spécialisés chacun dans un domaine bien précis. Pour respecter sa déontologie, un journaliste doit dire la vérité, alors que l’une des qualités d’un cartooniste est tout de même la mauvaise foi.

Comment vois-tu l’attentat du 7 janvier et son onde de choc presque deux ans après ?

Pour nous les dessinateurs, je pense que cela n’a rien changé dans notre manière de travailler. Je ne dessine toujours pas Mahomet. Je ne faisais pas avant les attentats, il n’y a pas de raison que je le fasse maintenant. Je dessine très peu Dieu ou Jésus, qui sont dans ma culture, alors le prophète d’une religion que je ne connais que fort peu… Je ne dessinerai Mahomet que lorsqu’il descendra dans la rue et dira des choses que je pourrais analyser. Si, bien souvent, je caricature des idées, je caricature surtout l’interprétation de ces idées par les hommes. Bien sûr depuis les attentats, je dessine pas mal sur le terrorisme, mais je pense que ce sont deux choses bien différentes, et cela fait partie de l’actualité. Par contre depuis les attentats contre Charlie Hebdo, il y a eu un regain d’intérêt pour le dessin de presse de la part d’un public nombreux. Depuis deux ans nous sommes donc, si pas sous le feu de la rampe, l’objet d’un suivi parfois inconditionnel, mais souvent très critique, de la part du public. Malheureusement ce nouveau public, n’a jamais été formé à l’image, ne comprend pas toujours les cartoons, ils n’ont pas les outils pour décoder ces dessins. On a gagné beaucoup de fans après les attentats, mais on a peut-être perdu en qualité de ceux-ci. Par exemple lorsque je fais un dessin pour rendre hommage, lors d’un attentat ou d’un accident, il y a toujours des gens pour critiquer le dessin en disant « Comment osez-vous ? Votre dessin n’est même pas drôle ». Habitués à voir dans le journal des dessins drôles tous les jours, ils ne comprennent pas que dans certains cas on fait des dessins plutôt d’humeur que d’humour. Ou alors c’est simplement l’effet du nombre. Plus il y a de gens qui nous suivent, plus il y a de mécontents. Et ce sont les mécontents qui crient le plus fort.

Tu as récemment dessiné pour un parti politique : s’agit-il d’un engagement ou d’un exercice à haut risque pour le dessinateur de presse que tu es ?

Finalement, le travail ne s’est pas fait, pour des questions de budget, je pense. Mais effectivement, j’ai déjà travaillé pour des partis politiques conventionnels. Dessins en live lors de conférences, carte de vœux, mais aussi dépliant électoral. Tout d’abord, c’est très bien payé, mais surtout si l’on ne jouit pas dans ces cas-là d’une grande liberté d’expression, on ne me fait jamais dessiner ce que je ne veux pas. Jamais je n’ai fait un dessin qui pourrait me faire honte. Et puis surtout, je cherche toujours un certain équilibre, aussi j’ai accepté de travailler aussi bien pour la gauche que pour la droite ou pour le centre. Jamais pour des partis extrémistes. Dans la presse, je dessine régulièrement les défauts des politiciens, ici c’est plutôt leurs qualités que j’essaye de mettre en avant. La plupart des personnages politiques ont leurs défauts, mais aussi leurs qualités. Pour moi il ne s’agit jamais que de cela, même si c’est plus difficile. Chose amusante, j’ai plusieurs fois essayé d’être assez critique, voire méchant, vis-à-vis de leurs adversaires, mais, quel que soit le parti, ils n’aiment pas… ils restent très prudents dans leurs publications… et cela donne en général des dessins très peu engagés.

Propos de Jacques Sondron recueillis par Guillaume Doizy

Tag(s) : #Interviews