LES FAITS :

Nous sommes en 1895. .

La scène, dont on aimerait que Buster Keaton se soit inspiré pour son film The Cameraman, ne se passe pas à Pékin mais dans le quartier chinois de San Francisco, au coin de Clay street et Waverly place. Désordre, confusion extrême, émeute imminente, une foule menaçante joue au chat et à la souris avec la brigade bastonnante du Sergent Shea; le policier Samuel décolle la caricature et la donne au policier Handy*, le bien nommé , membre des forces spéciales.

Ce n'est que le début des désordres. Le Révérent Sue Too Namart, pasteur presbytérien perché sur une caisse au milieu de la rue, tente de ramener les païens au calme. D'autres caricatures, certaines jugées obscènes ont été affichées et aussitôt détruites par la police. Une des affiches invite au boycottage du marché au coin de Jackson street et de Fish alley, le propriétaire du bâtiment demande à la police de l'enlever, n'osant pas le faire lui-même, par peur de représailles.

Pourquoi tant d'agitation, tant de courroux ?

Un chinois chrétien en révèle la cause à des journalistes qui vérifient

l'information. Il souhaite rester anonyme car il redoute d'être assassiné, ou, moindre mal, que son commerce en souffre.

Ces manifestations sont la conséquence d'un accord passé, trois ans auparavant, entre les sociétés Sam Yup et See Yup qui s'unirent pour la prévention du crime et la condamnation des malfaiteurs. Aucune des sociétés ne devait verser une caution pour sortir un coupable de prison, ni jouer de son influence pour le faire acquitter; au contraire elle s'engageait à aider la justice. S'agit-il d'un désir d'intégration pour ces couches sociales chinoises économiquement favorisées ? d'un besoin de se démarquer des bas-fonds ? d'une volonté de puissance ou simplement de la possibilité de commercer en paix ?

Cet accord est respecté jusqu'au moment où Mook Tai, membre éminent de la See Yup, commet un meurtre. Sa société veut le protéger et souhaite que la Sam Up l'aide à payer la caution et les frais d'avocat. Désaccord des Sam Yup, conflits, boycott des boutiques Sam Yup par les See Yup,vol aux étalages, produits achetés piétinés, chiffre d'affaire en chute libre chez les Sam, en hausse chez les See.

La caricature met le feu aux poudres en montrant le non-respect des accords, la corruption, les pots de vin versés. Les chinois interrogés sont unanimes: les Sam Yup ont donné à l'influent Consul Général 2800 dollars pour qu'il fasse condamner et pendre Mook Tai. Les deux sociétés s'accusent mutuellement d'avoir corrompu le Consul Général qui déclare, par la voix de son Vice-Consul, qu'il ne défendra pas Mook Taine, ne l'attaquera pas non plus, mais veillera simplement à ce que le procès soit équitable.

L'IMAGE :

On suppose que le personnage à l'extrême droite, la main levée, est Lay Wing, le conseiller du consul chinois. A côté de lui, le consul Li Wing Yu tend la sébile, sollicite les contributions financières. La petite boite en premier plan représente le coffre-fort du consulat.

Les deux personnages agenouillés les plus proches du consul sont, d'après les indications écrites en chinois, Lee Li Tong qui soudoie le consul et Lo Bak Tong président de la Société Sam Up .

Les autres personnages sont Chong Wah, See Wah et Chee Chong; ils versent respectivement 500 et 1000 dollars chacun.

" Quiconque lit ceci doit soigneusement réfléchir et ne pas ensevelir sa conscience en jugeant cette affaire. Alors seulement il connaîtra la prospérité" dit la légende chinoise.

A gauche de l'image, on peut lire:" San Francisco, Cal, une nouvelle version de scènes particulières anciennes et modernes"

Tout en haut dans le coin droit, l'artiste a signé :"Lo Fow Sam, le Sommet de l'Art"

 

"Daniel Dugne, le Sommet de la Caricature chinoise" ? Que nenni, le texte adapte en français un article à la sauce piquante du San Francisco Call publié le 05-08-1895.

note pour les non-anglicistes

*- handy: à portée de main, pratique

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Tag(s) : #Rubrique à brac

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