Quelle place la Bande dessinée a-t-elle accordé à un événement aussi dramatique et apocalyptique que la Shoah ? Quels mécanismes narratifs et visuels ont été privilégiés ? Comment le 9e art a-t-il réussi à porter la Mémoire de ce crime inouï, avec quelle efficacité, avec quel langage ? C’est à ces questions et à beaucoup d’autres que Didier Pasamonik  et Joël Kotek ont tenté de répondre dans le cadre d’une exposition très réussie au Mémorial de la Shoah à Paris. Si l’exposition a rencontré un véritable succès, il faut insister sur la très grande richesse du catalogue qui en plus de reproduire nombre de documents présentés au Mémorial, propose au lecteur différentes et passionnantes contributions de spécialistes sur le sujet.
La Bande dessinée n’échappe évidemment pas à son temps et le catalogue ne manque pas de rappeler combien a été ténue la place de la Shoah dans les représentations dans les années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, à l’instar du tabou qu’a représenté le génocide à l’époque. Au refus de voir la terrible réalité s’est ajoutée une forme de manipulation du récit politique par les vainqueurs eux-mêmes, qui n’avaient pas spécialement intérêt à mettre l’accent sur le Génocide. En France, De Gaulle et le Parti communiste ont surtout valorisé la Résistance et présenté Vichy comme l’émanation de l’Allemagne, repoussant tout idée de responsabilité française dans la déportation des Juifs. Plutôt que de valoriser les victimes juives, on a centré le discours sur l’héroïsme des résistants. Les USA avaient de leur coté à faire oublier leur propre antisémitisme et l’absence d’action militaire visant, dès la solution finale connue, à détruire les camps d’extermination. L’histoire de la Shoah, c’est d’abord l’histoire d’une cécité, puis au fil des décennies la publication de témoignages, de travaux de recherche, d’œuvres documentaires ou de fictions en parallèle d’une reconnaissance mémorielle institutionnelle. Le procès Eichmann et son retentissement international ont bien sûr joué un rôle important dans ce processus. La Bande dessinée n’a pas échappé à cette lente maturation collective, en s’intéressant finalement bien tardivement au génocide des Juifs. Le fait que la bande dessinée ait longtemps été destinée à la seule jeunesse explique également une compréhensible réticence à aborder le sujet.
C’est sans doute Maus d’Art Spiegelman qui marque un véritable tournant dans l’émergence d’un véritable « genre », qui connaît depuis quelques décennies un véritable succès au point d’être devenu « bankable », comme l’indiquent les auteurs. Le catalogue analyse les grandes phases de cette appropriation par les dessinateurs et les scénaristes du génocide, montrant la diversité des dispositifs, de la fiction à la transcription de témoignages. Si la question du négationnisme est évoqué et bien différenciée du traitement satirique du sujet par Charlie Hebdo ou certains auteurs comme Vuillemin et Gourio, le catalogue tout comme l’exposition excluent de leur champ la BD négationniste, et on comprend aisément pourquoi. Des comics américains aux BD récentes sur d’autres génocides, de l’extermination des juifs à celle d’autres « minorités », des récits volontairement provocateurs ou sources d’erreurs historiques, le catalogue scanne un genre prolifique au travers duquel c’est toute la société qui parle.
Le lecteur ne manquera pas de s’interroger sur la temporalité de cet étrange mouvement de balancier qui a vu l’image antisémite exploser de la fin du XIXe siècle jusqu’en 1945 puis disparaître quasi complètement ensuite sans être d’abord remplacée par une imagerie « opposée ». Et lorsque la littérature, le cinéma et la BD s’emparent enfin de manière large et populaire de la Shoah comme sujet, l’antisémitisme reprend de la vigueur et les images de haine ressurgissent à leur tour…

Guillaume Doizy

Tag(s) : #Comptes-rendus ouvrages

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