- DRH de Charlie Hebdo, tu animes depuis des mois des débats autour de la « Lettre aux escrocs de l’islamophobie de Charb », texte publié par Les Échappés, mis en scène par Gérald Dumont (coproduit par la Kufa de Esch au Luxembourg). Que dit ce texte au fond ?

Ce texte est un plaidoyer pour la laïcité, un hymne aux combats contre le racisme et l’antisémitisme, un manifeste pédagogique qui devrait être lu dans toutes les écoles.

Ce livre se veut un remède contre les poisons de l’ignorance, de la bêtise, de la confusion et de l’amalgame. Ce poison distillé volontairement depuis des années, Charb le nomme : le concept d’islamophobie avec en conséquence un retournement de situation insupportable :
une équipe qui lutte – a toujours lutté – contre le racisme et l’antisémitisme, combat toutes discriminations et lutte contre les préjugés, à l’initiative d’une pétition pour interdire le Front national, s’est montré sans cesse aux côtés des sans-papiers, des sans logement, était désormais sommée de s’expliquer sur ses dessins racistes forcément racistes !

Islamophobie, terme utilisé pour faire taire toute critique d’une religion, l’islam, dit Charb. Il nomme comme escrocs tous ceux qui, par facilité, fainéantise, appât du gain ou fanatisme utilisent ce terme pour lyncher, accuser, dénoncer les défenseurs de la laïcité.
Escrocs qui ont investi patiemment et sans relâche les champs militants, intellectuels et médiatiques.
Si dans une République laïque est accordée une intouchabilité humoristique à l’islam, toutes les religions la revendiqueront également. C’est ainsi que disparaîtra le droit au blasphème.
« Un touche pas à mon Dieu », quel qu’il soit, qui selon Charb prouve combien certains ne croient pas en leur Dieu !

- Récemment, la « lecture/spectacle » de Gérald a été contestée par l’UNEF et Sud-Solidaires, lors d’une présentation à l’Université Paris-Diderot. Toujours le même clivage à gauche ?
Hélas oui. Une partie de cette gauche, qui était pourtant la famille politique de l’auteur fait semblant de pas comprendre ce texte ou alors se sent visée .. à juste titre comme escrocs précisément nommés par Charb. Et des étudiants qui n’ont pas lu ce texte ont demandé ni plus ni moins l’annulation de la représentation dans une université parisienne. Un comble en 2018, cinquante ans après Mai 68 ! Une trahison aussi, car lorsque Sud éducation s’est créé, Charb avait participé à plusieurs reprises à leurs réunions publiques, partageant pleinement une même et importante revendication à l’époque, celle du savoir accessible à toutes et tous, un enjeu majeur pour l’émancipation et parce que l’esprit critique ne peut s’aiguiser qu’à partir de connaissances acquises. Cette partie de la gauche fait partie des abjects « oui mais » énoncés après le 7 janvier 2015, avec inversion des rôles : victimes – « les musulmans » sic /coupables « les dessinateurs de Charlie ». Comment cette partie de la gauche ne voit - elle toujours pas qu’elle essentialise des personnes, en les enfermant dans une identité constituée uniquement par une origine et des croyances ?
Cette partie de la gauche tartuffienne prétend que ceux qui défendent la laïcité l’utilisent comme « un glaive » contre l’islam ou mènent «  une guerre faite aux musulmans ».
Cette partie de la gauche déforme, manipule et trahit le débat philosophique et politique qui a permis la loi de 1905, laissant le champ libre aux « faux défenseurs » de la laïcité, tel le Front National, qui militent activement pour la reconnaissance des racines chrétiennes de la France !
Cette partie de la gauche qui fait croire que les défenseurs de la laïcité opposeraient combat laïque et combat social. En quoi l’un exclue l’autre ?

- A Avignon cet été, la « Lettre aux escrocs » a été déprogrammée d’une grande salle, mais jouée dans un théâtre plus modeste. Pourquoi cette frilosité, cette hostilité ?
Le Festival d’Avignon a été créé par Jean Vilar, né au sein d’une famille laïque qui défendait les valeurs républicaines et qui a fait preuve d’une volonté militante pour diffuser vers le plus grand nombre, et en particulier vers les jeunes, une culture théâtrale. Jean Vilar qui voulait que ce Festival soit un lieu de rencontres et de débats. A Avignon, celui-ci nous a été refusé deux fois et seule la volonté de Laurent Rochut directeur du Théâtre de l’Oulle a permis une semaine de représentations en rajoutant un créneau horaire tardif ( 23 h 30) sur sa programmation.

Frilosité, hostilité et peur, « On n'a pas envie d'avoir peur, mais de se marrer, de prendre la vie avec légèreté. L'humour est un langage que les intégristes ne comprennent pas. Eux s'appuient sur la peur. (...) Je n'ai pas l'impression d'égorger quelqu'un avec un feutre. Je ne mets pas de vies en danger. Quand les activistes ont besoin d'un prétexte pour justifier leur violence, ils le trouvent toujours. » C’est Charb qui parle juste après l’incendie des locaux du journal en novembre 2011. Le journal avait traversé alors un désert de solitude. Ce message était pourtant urgent et je le cite tant il reste d’actualité.
Proposer ce texte à Avignon, c’était pour Gérald Dumont et moi-même, notre envie de montrer le travail de Charb, un homme talentueux et accessible et qui aimait le débat et qui savait mettre de l’humour sur un sujet pas forcément drôle.
L’hostilité manifestée s’appuie sur les passions identitaires dénoncées dans ce livre, celles qui opposent, celles-là mêmes qui ont littéralement fait exploser des mouvements comme le M.R.A.P ou la L.D.H.  Des militants de ces deux organisations, (soyons-précise de la section locale d’Arras), se sont opposés à la programmation de la lecture-spectacle, arguant « d’un débat en cours non tranché pour le Mrap, – quel débat ? – et quant à la section locale LDH, elle met en garde contre toute tentative d’instrumentalisation d’une œuvre culturelle – le livre posthume de Charb –, œuvre culturelle contre les libertés.». Leur verdict est implacable et abject.

- Dans quel type de lieux le spectacle a-t-il été le plus joué, quel public est venu le voir, avec quels types d’interrogations ?
Ce sont des mouvements, associations, laïques et féministes qui l’ont majoritairement programmé après que Gérald Dumont et moi-même ayons lancé l’alerte dès les premières annulations, premières lâchetés et oppositions frontales. Nous avons constaté chez beaucoup de personnes un besoin de parler, d’en parler. En particulier, lorsqu’il n’y avait pas d’appartenance à des mouvements, associations, syndicats, partis ou bien lorsqu’il y avait eu non-renouvellement d’adhésion.
Chez des personnes plus âgées, leurs souvenirs d’heures sombres remontent à la surface. Souvent peu de mots, un regard, une main qui prend la mienne, montrent une volonté farouche de résistance.
Les plus jeunes posent beaucoup de questions. Depuis des années, entre politique de l’autruche et poussières sous le tapis, tant de sujets n’ont pas ou peu été abordés.
D’où leur besoin d’apprendre comment nous en sommes arrivés là et de comprendre des enjeux dont ils n’ont jamais ou si peu entendus parler. Plus exposés aux diverses théories du complot - merci les réseaux sociaux -, dans l’incompréhension de ce qu’ils nomment Charlie hebdo – Dieudonné, deux poids deux mesures, au premier tous les droits et au second la privation d’une libre expression, et dans la plus grande confusion sur ce qu’est et n’est pas la laïcité. Pour exemple nous avons entendu que c’était une nouvelle religion !
Pour tout le monde, l’inquiétude domine. Beaucoup se sentent confronter à un fatras, entre hurlements des uns, affirmations non étayées des autres ou bien encore peur d’être affiliés à des femmes et hommes politiques ce qui n’est pas souhaité. Se mêlent au débat des questions sur les mesures de sécurité prises depuis trois ans, leur visibilité dans l’espace public, leur efficacité réelle ou supposée. Avec Gérald, nous répondons que ces mesures font désormais partie du décor de la pièce !

 - Quel bilan tires-tu de tous ces débats ? Quel bilan pour la laïcité ?
Je n’ai pas imaginé une seule seconde que ce spectacle-lecture rencontrerait des difficultés de cette nature. Ce n’est pas la poignée d’aboyeurs qui m’inquiète, assez pitoyables dans leurs raisonnements simplistes et binaires, mais bien l’effet dangereux de leur contagion que je connais trop bien depuis des années. Face aux discriminations de toutes sortes, aussi insupportables les unes que les autres, une assignation identitaire s’invite en permanence, créant une hiérarchie revendicative au mépris de l’égalité des droits.
Les promoteurs d’une dite crise raciale sociale se servent du texte de Charb militant laïque, féministe et universaliste en lui faisant dire le contraire de ce qu’il dit. Un comble mais pas un hasard. N’oublions pas que c’est bien ce même procédé qui a permis le procès d’intention d’islamophobie puis le 7 janvier 2015.
Là où nous sommes allés avec Gérald, la discussion sereine a pu avoir lieu, parfois vive, surprenante, avec des jeunes gens qui font preuve de maturité, de pertinence et d’humour ! Oui bien plus que certains adultes..
Nous avons rencontré des enseignants, des proviseurs, des équipes pédagogiques, des animateurs de centres sociaux motivés mains confrontés à un silence institutionnel pesant.
Nous avons rencontré un public chaleureux qui a parfois raconté « cette boule au ventre » avant de venir au spectacle.
Tous ces témoignages nous confortent dans l’idée de continuer pour ne rien céder ni aux lâches, ni aux cons et ni aux salauds. La lettre de Charb s’inscrivant pleinement dans la qualité du débat public !

Propos de Marika Bret, recueillis par Guillaume Doizy

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