Dans un billet récent, François Forcadell pronostique une journée d’étude « animée » à la BNf. En effet, la vénérable institution « offre une tribune au dessinateur Bernard bouton » qui doit y intervenir à propos de bande dessinée. Mais « problème », rappelle FF, Bernard Bouton a participé en 2015 à un concours organisé par l’Iran pour « répondre » aux caricatures visant Mahomet publiées par Charlie Hebdo (The Holocaust International Cartoon Contest- 2015). Nous avions à l’époque interviewé Bernard Bouton et donné un « droit de réponse » au dessinateur iranien en exil en France Kianoush (voir les liens ci-dessous).

Il parait en effet complètement fou d’apporter sa caution à l’Iran en participant à de tels concours. Néanmoins, le monde du dessin de presse n’est pas un monde de bisounours. Et on peut s’interroger sur l’intérêt qu’il y aurait à refuser tout dialogue avec des gens controversés. La liberté d’expression, c’est aussi accepter de laisser ses adversaires s’exprimer, pour mieux pouvoir leur répondre et démonter leurs arguments (quand ils en ont). Si on pousse la logique des « ayatollah » du dessin de presse, il deviendrait impossible d’organiser une journée d’études sur la caricature d’extrême droite en invitant des dessinateurs d’extrême droite « historiques » pour dialoguer avec eux. En toute logique, la Bnf aurait dû s’abstenir de proposer une grande exposition sur Wolinski, ce misogyne patenté. On évitera bientôt d’inviter tout dessinateur de presse, car le langage du dessin de presse étant par essence métaphorique et hyperbolique, il y aura toujours quelqu’un pour trouver tel ou tel dessinateur choquant. Et puis, demander à la Bnf de faire le tri entre personnalités controversées et donc à bannir et débatteurs présentables, n’est-ce pas renoncer à une partie de notre liberté ? A-t-on vraiment besoin de censeurs ? Rien de plus insupportable aujourd’hui que ce dénigrement systématique de ses « adversaires » sur le terrain moral, au détriment de toute discussion sur les idées, sur le fond.

On s’étonnera d’ailleurs que dans sa présentation du programme de la journée, FF ne relève pas que le dessinateur Vuillemin, invité lui aussi à s’exprimer et même à dédicacer son dernier et beau recueil publié par les Iconovores (textes de Virginia Ennor), ait été condamné pour antisémitisme pour sa BD « Hitler=SS » (Les auteurs de l'exposition Shoah et bande dessinée présentée au Mémorial de la Shoah de Paris qualifient cette BD de mauvais goût mais ne la jugent pas antisémite - l'auteur de ces lignes ne la trouve pas antisémite non plus). Pas controversé Vuillemin ? Trou de mémoire ? Pensez donc, ça n’a rien à voir. Et puis, on ne va pas titiller un copain tout de même…

FF évoque dans un post précédent la « remarquable » exposition présente au Mémorial de Caen depuis plus d’un an sous le titre « Dessins assassins ». Et pourtant, cette exposition pourrait sembler « problématique » elle aussi, puisqu’elle montre foison d’images antisémites. Mais proposer au visiteur de s’interroger sur les images qui ont accompagné le buldozer antisémite de la fin du XIXe siècle, jusqu’au génocide des juifs (et des tziganes) par les nazis, a du sens. Analyser les mécanismes visuels de l’antisémitisme doit aider à mieux s’armer contre sa résurgence. Impossible de le faire sans montrer les images en question.

Si la Bnf n’invitait jamais aucun dessinateur « controversé », il faudrait sans doute que Charlie Hebdo s'abstienne de publier des caricatures controversées, que le Mémorial de Caen floute les images antisémites présentes dans ses expositions,...

Qu' aurait on à y gagner ?

Guillaume Doizy

Tag(s) : #Point de vue

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