Recueil disponible au Salon SoBd aux Blancs-Manteaux à Paris, les 7, 8 et 9 décembre et sur le site  agneslanchon.com

Ton dernier recueil «fantasmagories» est un livre à quatre mains. Comment vous est venue l’idée ?

J'avais un corpus de 70 dessins pour une exposition au salon de Saint-Just-le-Martel près de Limoges, en septembre dernier. Cette exposition personnelle s'inscrivait dans un contexte collectif avec les dessinatrices Trax et Beaunez, sous la bannière « Martelles en tête » d'ailleurs récompensée par le trophée du même nom. J'étais quant à moi ravie de cette perspective, et souhaitais marquer le coup avec un livre. Cyrille Zola-Place des Nouvelles Editions Place, rencontré au salon du livre à Paris, m'a alors demandé si j'écrivais, de manière à accompagner ces dessins qu'il a immédiatement appréciés... « Ce n'est pas pour moi », ai-je pensé, et je me suis tournée vers Philippe Bouget, mon mari, qui m'avait encouragée à montrer les dessins dont par ailleurs il était l'inspirateur immédiat. Ecrivant lui-même pour la scène, il s'est lancé à composer des bribes sur lesquelles j'ai aussitôt rebondi. C'est un jeu de ping-pong auquel nous nous sommes livrés, en nous amusant beaucoup.


A chaque poème correspond un dessin et vice versa, bien qu’ils ne soient pas en vis-à-vis dans le livre. Entre l’illustratrice et le poète, lequel des deux inspire l’autre ?

Les dessins ont vu le jour il y a quinze ans, ils ont été remaniés et accommodés au gré des circonstances : projet de bande dessinée, exposition de tirages et de dessins originaux... les poèmes sont leur dernier avatar, ils découlent des dessins et non l'inverse. J'ajoute que les textes sont une véritable symbiose entre nos deux imaginations à Philippe et moi. Je leur ai mis la dernière main jusqu'au moment ultime de la mise en page, effectuée par mes soins puisque entretemps les Nouvelles Éditions Place se sont retirées du projet pour des raisons pratiques. Le texte a servi de révélateur au dessin, même si ce dernier se suffisait à lui-même dans les expos. C'est un beau cadeau que m'a fait l'éditeur, de me conduire ainsi sur une voie nouvelle.


L’ensemble, bien qu’assez cru dans les mots et dans le trait, ne relève pas de l’érotisme et encore moins de la pornographie. Le sexe serait-il un prétexte ?

En abordant ce thème, j'ai cherché à synchroniser mon imaginaire avec l'expérience du sexe qui m'était offerte à ce moment-là. Ces images accompagnent la métamorphose qui allait faire de moi une compagne, une mère. Il me fallait dompter cette animalité à laquelle j'aspirais mais qui au fond m'effrayait, c'est du moins comme ça que je le vois avec le recul. Par ailleurs jeune fille, toute jeune femme, il m'arrivait de faire des rêves érotiques, où le désir culminait avec la représentation par le dessin sous mon propre crayon, de l'acte érotique. Mais j'étais alors en pleine disette, rien à voir avec la période faste rapportée ici. Sans parler de prétexte, enfin, je peux affirmer que ce recueil m'a aidée à aplanir des difficultés liées à ma prime enfance dans les années 70, avec des parents cherchant à s'affranchir de leur propre éducation, ultra-catholique.


Dans son introduction, Martine Mauvieux évoque une exposition de tes dessins qui aurait choqué certains des visiteurs. Le sexe même sous forme poétique et illustrative reste-t-il tabou ? Vous êtes vous auto-censurés pour éviter de choquer ? Ou l’inverse ?

Ah oui, sans conteste cette représentation du sexe, malgré les visages épanouis des protagonistes, bestioles comprises, en ont inquiété plus d'un ! Le malaise était palpable lors de l'expo dans le 7ème arrondissement de Paris, première du genre. J'ai entendu affleurer les mots « obsédé(e) », « porno », « trash », par des gens qui se sont sentis piégés, tels des lapins aveuglés dans la lumière des phares... Ils n'étaient pas la majorité, heureusement. Un an plus tard à Saint-Just-le-Martel, Gérard Vandenbroucke nous a remis le trophée « Martelles en tête » en précisant que l'expo avait choqué ici ou là, mais qu'au fond ce n'était pas notre problème à nous les dessinatrices (et puis il parlait surtout pour ces deux grosses cochonnes de Beaunez et Trax...). C'était un public acquis au dessin d'humour, familial aussi. Pour ce qui est des textes et du livre « Fantasmagories à 4 mains», nous n'avons Philippe et moi rien censuré. L'idée n'était ni de choquer, ni d'édulcorer, mais bien de nous tenir en équilibre sur le fil de la drôlerie et du jeu portés par ces dessins qui nous ressemblent assez. Nous avons fait relire par précaution pour éviter la faute de goût qui risquait de tout flanquer par terre, un peu comme dans l'amour, le slip avachi ou le geste maladroit...


Le style du dessin assez peu réaliste, rend-il plus acceptable cette verdeur du propos ? As-tu accentué cet aspect de ton style pour atténuer la crudité du contenu ?

Les transgressions anatomiques ou maniérismes sont nombreux, ils font ma personnalité en dessin, plutôt éloignée du réalisme c'est vrai ! Rien à voir avec la volonté d'atténuer la verdeur du propos, ni les rougeurs aux joues de qui ce soit. En revanche j'ai beaucoup travaillé ces compositions à l'ordinateur pour leur donner une densité géométrique et rigoureuse, compensée par des couleurs fraîches et des sourires qui leur confèrent un caractère enjoué, enfantin. De là une plus grande acceptabilité, sans doute.


Pas de couple homo dans ce recueil, un choix à contre courant de l’ouverture actuelle ?

Ces dessins, ainsi que les textes d'ailleurs, ne constituent pas un manifeste pour une orientation sexuelle. Il y a environ 15 ans quand je les ai conçus, dans la foulée de ma rencontre avec un individu de sexe masculin, étant moi-même de sexe féminin... j'ai trouvé que l'option hétéro était la meilleure ! Maintenant, on relèvera ici ou là des formes de bisexualité, sans parler des nombreux hybrides humain-animal qui peuvent aussi s'interpréter dans ce sens. D'après les réactions que j'ai pu en recueillir, les personnes homosexuelles sont plutôt sensibles à la liberté du propos, ce qui n'empêche pas des coincettes comme chez les hétéros, ça aussi nous l'avons constaté.

Propos d'Agnès Lanchon recueillis par Guillaume Doizy

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