La presse satirique est extraordinairement féconde en Europe depuis les années 1830. Pourquoi avoir choisi le Nebelspalter plutôt qu'un autre titre ?

Dans le contexte de la presse satirique suisse, le choix du Nebelspalter s’impose. Il s’agit d’un titre qui se distingue en termes de longévité, d’audience nationale et de rayonnement international. Le Nebelspalter parait en effet depuis 1875, avec de longues phases éditoriales, tenant à une permanence des équipes ainsi qu’à une recherche de continuité. À plusieurs moments de son histoire, le périodique essaie de conquérir un lectorat au-delà de son aire linguistique, l’aire germanique, en s’adressant aux autres minorités linguistiques de la Suisse, francophones et italophones. Au cours des années 1890, durant la Seconde Guerre mondiale, puis au cours des années 1970, il élargit ainsi son lectorat sur le plan national mais aussi à l’extérieur des frontières helvétiques, en Allemagne, notamment. La revue s’adresse d’ailleurs également aux Suisses de l’étranger, une minorité culturellement et économiquement importante. Le Nebelspalter s’est en outre installé dans l’histoire nationale du fait de son opposition précoce et univoque au nazisme. Cette position mémorielle a été entretenue par les éditions du Nebelspalter, très actives dans l’autopromotion. Dans l’historiographie nationale, la revue est à présent volontiers qualifiée d’« institution nationale », les historiens la prennent volontiers comme source pour leurs recherches et les journalistes comme référence de leurs articles. Le projet de recherche financé par le Fonds national suisse et dont le livre synthétise les résultats avait pour objet l’étude de la phase fondatrice du Nebelspalter, très peu connue jusqu’alors.

Dans cet ouvrage, le Nebelspalter est qualifié de revue satirique bourgeoise. C'est à dire ?

À la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, le lectorat des revues satiriques est nécessairement bourgeois, ne serait-ce que pour des raisons économiques. Cela dit, si ce lectorat partage une certaine aisance financière, il n’en est pas forcément de même des idées. Une partie se reconnait dans des valeurs très conservatrices, souvent liées à une identité religieuse, une partie est curieuse des idées socialistes, une autre favorable aux idées libérales. Le lectorat du Nebelspalter, dont la base est zurichoise, appartient à cette dernière catégorie. Il s’agit d’une bourgeoisie de tendance libérale, qui se considère comme progressiste et évolue sur une arrière-plan culturel protestant lié au réformateur Zwingli, soit un protestantisme particulièrement rigoureux. Ce libéralisme concerne les plans sociologique et économique, mais reste hermétique aux idées socialistes. Il est également attaché aux valeurs patriotes.

Si la Suisse est à la croisée des chemins européens, le Nebelspalter épouse largement cette culture visuelle et journalistique satirique très en vogue alors de Paris à Moscou. En quoi se distingue le Nebelspalter de ses nombreux confrères de Suisse et d’Europe ?

Le Nebelspalter se distingue de plusieurs manières de ses concurrents. En Suisse, il se positionne sur un créneau libéral, alors que le reste de la presse satirique est plutôt ancré à gauche. Sa critique sociétale comme politique reste assez mesurée, en particulier concernant les affaires suisses. Son graphisme est aussi plutôt conventionnel, et les dessinateurs reprennent davantage des nouveautés expérimentées ailleurs qu’ils ne les introduisent. Ce qui différencie surtout le Nebelspalter de ses homologues suisses et européens est probablement un ton mesuré, un attachement à la tradition, une volonté de continuité, toutes choses transposées visuellement dans un usage singulier de la couleur, marqué par une bichromie en dégradé, qui ne s’observe nulle part ailleurs. La pérennité de certains dessinateurs, tels les Boscovits, et, plus généralement leur nombre restreint, distingue également le périodique des autres titres satiriques.

Parmi les grands thèmes traités par la revue, l’antisémitisme n’est pas absent…

Sur cet aspect, le Nebelspalter ne se distingue guère du reste de la presse illustrée européenne de cette époque. On y observe effectivement une présence continue de dessins avec des schèmes antisémites, évoluant selon les topoï de l’époque : le juif usurier, le juif du gros capital, le juif se tenant à l’écart de la culture occidentale, voire la menaçant. Les dessins s’ajustent ici à des discours exogènes, par exemple à propos de la très laborieuse capitalisation du réseau ferré. L’antisémitisme du Nebelspalter s’accorde en fait davantage au climat de l’époque qu’il n’y participe. Il correspond à un antisémitisme « ordinaire », que l’on observe ailleurs, et constitue une composante du discours, qu’il ne s’agit évidemment ni d’occulter ni de banaliser. Quelques dessinateurs, surtout Willy Lehmann-Schramm, expriment cependant un antisémitisme très marqué qui va au-delà des stéréotypes des autres dessinateurs. D’autres, comme les Boscovits, sont plus ambigus, peut-être en raison de leurs origines familiales complexes. Ce n’est que très rarement que l’antisémitisme s’exprime en tant que sujet, et dans ce cas, le discours n’est pas stable : d’un côté, on se moque du sionisme ou des rites d’abatage cascher ; de l’autre, le pogrom de Kirschinew en 1903 ou le parti antisémite sont fermement condamnés. Quant à l’affaire Dreyfus, elle répond d’un traitement complexe et ambigu, très autocentré, et qui évite soigneusement la question de la judéité.

Le Nebelspalter suisse, une "institution nationale" : interview de Laurence Danguy

Le Nebelspalter propose des caricatures assez sages d’un point de vue esthétique. Comment expliquer ce désintérêt pour les avant-gardes, contrairement aux revues Jugend, Simplicissimus ou encore Cocorico en France ?
 
Le constat de sagesse est plutôt juste, encore que l’on trouve de temps à autre des dessins très intéressants. Cette mesure graphique est d’abord due à une équipe restreinte de dessinateurs, qui, même lorsqu’elle est élargie, a tendance à suivre la ligne fixée par les dessinateurs piliers, les Boscovits, père et fils. Il est impossible de savoir si cette attitude résulte de consignes explicites ou d’une autocensure de type opportuniste. Une autre raison réside dans le fait que les dessinateurs sont très peu recrutés à l’étranger, et puisent dans un fonds commun, se répètent en quelque sorte. La dernière raison réside sans doute dans la volonté de ne pas heurter un public suisse pour qui l’art est encore une valeur peu investie. Malgré tout, certains dessinateurs parviennent à imprimer leur marque, en particulier dans les dessins propagandistes de la Première Guerre mondiale.

L’étude s’appuie sur deux lots d’archives, découverte exceptionnelle pour ce type de journaux. Que révèlent-ils ?

La découverte de ces lots est en effet une chance. Il s’agit de la succession du fondateur et premier éditeur du Nebelspalter, Jean Nötzli, et de celle de la famille des Boscovits, père et fils. La succession Nötzli a été acquise par la Zentralbibliothek de Zürich, il y a quelques années, après avoir été manifestement expurgée d’un certain nombre de pièces. La succession Boscovits est par contre toujours en possession de la famille, qui en autorise une consultation surveillée. Elle est beaucoup plus complète. L’intérêt de la succession Nötzli est de documenter les échanges, contacts et transactions de l’éditeur, de reconstruire ses réseaux professionnels et privés, suisses et internationaux, de mettre en lumière les interférences avec les milieux politiques, de documenter enfin des pratiques commerciales qui ne sont pas toujours honorables. La succession Boscovits permet de retracer le parcours et les pratiques d’une dynastie de dessinateurs d’origine hongroise et en partie allemande, que ne rien ne destinait à s’installer sur la scène culturelle zurichoise.

Cet ouvrage, aussi richement illustré (on regrette néanmoins l’absence de traduction en français des légendes sous les reproductions) que savant et documenté, couvre les premières décennies du cencinquantenaire Nebelspalter. Un second volume est en préparation ?

Il aurait été dommage de ne pas poursuivre l’étude du Nebelspalter durant sa seconde période historique, après sa reprise en 1922 par Ernst Löpfe-Benz, et son déménagement à Rorschach dans le canton de Saint-Gall. Le Fonds national suisse a parfaitement compris ces arguments et approuvé un nouveau projet d’une durée de quatre ans. Au cours de cette seconde période, le Nebelspalter adopte une ligne graphique plus affirmée, à l’image de son discours politique. Le périodique est l’un des rares à avoir survécu à la Première Guerre mondiale. Il devient un objet éditorial unique, ne sacrifiant pas à la photographie comme la plupart des revues satiriques, et soutenant un point de vue singulier sur les affaires d’un monde secoué par les affrontements idéologiques et les crises sociétales. C’en est d’ailleurs fini d’une certaine ambiguïté. Le Nebelspalter renvoie dos-à-dos communisme et fascisme, et fustige régulièrement les tentations hégémoniques des États-Unis. La dénonciation du nazisme y est particulièrement virulente, comme le sera par la suite celle du maccarthysme. Les questions sociétales sont abordées frontalement. Cela dit, l’adhésion du public n’est possible que du fait du talent d’une équipe éditoriale pugnace et de dessinateurs d’exception. Un second livre racontera cette histoire d’ici quelque temps.

Interview de Laurence Danguy réalisée par Guillaume Doizy

Le Nebelspalter suisse, une "institution nationale" : interview de Laurence Danguy
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