On lira goulument ce hors série de Charlie Hebdo « Caricature mode d’emploi ». Un cri du cœur et de l’esprit de Riss, auteur principal des textes, qui s’emploie à décortiquer les difficultés que rencontre la caricature depuis quelques décennies. Riss articule deux idées maitresses : après les associations politiques et communautaires, la censure s’est individualisée grâce aux réseaux sociaux surpuissants. De nos jours, c’est l’homme de la rue via son smartphone qui censure le dessin satirique. Conséquence, la démagogie oppose à la caricature un mur d’interdits dans les domaines aussi divers que : la caricature des politiques, des enfants, des minorités, des faibles, etc. Riss insiste sur la spécificité du langage caricatural et invite le lecteur à réfléchir au caractère éruptif, transgressif et explosif du dessin de presse autour de problématiques comme la mise en image du sexe, de la violence, le recours à l’animalisation dans la caricature.
Le numéro spécial est très stimulant et se conclut par le point de vue de figures politiques de premier plan sur la place de la caricature dans nos sociétés.
Si ce « mode d’emploi » de la caricature richement illustré de dessins de presse des 19e, 20e et 21e siècles offre un large panel de questionnements sur le sujet, on reste tout de même sur sa faim. Riss témoigne de sa reconnaissance envers une histoire du dessin satirique fort riche : « tout ou presque a déjà été inventé et dessiné » écrit-il. Mais Riss connaît mal le passé et colporte une vision totalement déformée et romantique de la caricature. Ainsi par exemple p. 25 : « traditionnellement, le dessin satirique s’est toujours attaqué aux rois, aux souverains et aux puissants de ce monde. Louis XVI ou Napoléon furent les cibles des caricaturistes de leur temps, et la lutte contre les tyrans était leur seule préoccupation ». Ailleurs Riss prête à la caricature une fonction essentielle : celle de contribuer à l’émancipation des sociétés. Tout comme Plantu, Riss voit dans la caricature un instrument de la démocratie.
Historiquement, rien n’est moins faux. Jusqu’en 1789, la caricature en France et dans le reste de l’Europe reste l’apanage des puissants, des éditeurs, des couches sociales privilégiées. Les caricatures « contre » les tyrans ne sont que rarement le fait d’opprimés : elles sont en général produites par des nations concurrentes et en cela soutenues par des pouvoirs contre d’autres pouvoirs. Pendant longtemps, la plupart des caricatures ont visé « l’étranger » et non les institutions politiques ou sociales des aires géographiques dans lesquelles elles émergeaient. Plus problématique encore par rapport à la vision de Riss, l’âge d’or de la caricature anglaise : dans l’Angleterre du XVIIIe siècle, le pouvoir favorise la caricature comme commentaire de la vie politique. Certains ministres financent même des dessinateurs de presse et se servent de ces images dans leur propagande contre leurs adversaires. Là encore, les caricatures viennent d’en haut, et non pas des opprimés contre les « tyrans ».
Il faut attendre la démocratisation des moyens d’impression des images et l’émergence d’une bourgeoisie libérale dans la première moitié du 19e siècle pour que l’image satirique devienne, pour certains, un instrument d’émancipation et de critique des puissants. Pour autant, cet instrument reste marginal concernant les plus opprimés. Même un Daumier, perçu de nos jours comme un héros de la démocratie contre l’odieux roi Louis-Philippe, cogne à partir de 1848 contre les femmes avides d’émancipation et contre les socialistes utopiques ; il se garde de critiquer la répression gouvernementale sanglante des fameuses journées de juin.
Depuis le 19e siècle, la caricature est un art bourgeois, élitiste, nationaliste en général, car elle défend quasiment toujours un point de vue national. Dans cette vision idéalisée de la caricature transformant le dessinateur en héros, Riss évoque le dessin réalisé dans les années par le dessinateur communiste Raoul Cabrol pour un journal publié au Luxembourg. Mais très cher Riss, 99,9% des caricatures contre Hitler ont été publiées dans des pays en dehors de l’influence nazie, et donc par des dessinateurs épargnés par la répression, « confortablement » protégés par la législation et les armées de leur propre pays.
Tout comme Plantu, Riss fait de la caricature un baromètre de la démocratie. Evoquant dans son édito la décision du New York Times, - supprimer le dessin éditorial de ses pages - , Riss conclut : « c’est pourtant l’essence même de la liberté que de la laisser s’exprimer et d’accepter d’être surpris, choqué, outragé par son audace et sa créativité ». Certes. Mais qu’est au fond la liberté d’expression dans des médias constitués en autant de structures de pouvoir hiérarchiques dominés par des logiques politiques ou économiques ? Pourquoi un journal laisserait-il le dessinateur s’exprimer librement, choquer et outrager par son audace et sa créativité, alors que la fabrique de l’information est normative et répond à une ligne éditoriale précise ? Pourquoi le dessinateur aurait-il le droit d’exprimer librement son opinion, alors que le citoyen se voit dénié le droit d’exprimer la sienne par ses tweets ou ses commentaires sur les réseaux sociaux, commentaires présentés par Riss comme une insupportable censure (p. 15) ? Le tweetos n’incarne-t-il pas potentiellement l’expression de la lutte du faible contre le « tyran » ?
Depuis ses origines, le dessin satirique dans les grands médias n’a jamais été un instrument de la démocratie. Quant à la liberté d’expression, elle ne se résume pas au droit des dessinateurs ou des journalistes à publier leur idée du moment dans cette même grande presse… Enfin, pourquoi demander aux hommes et femmes politique de premier plan de s’exprimer sur le rôle du dessin de presse dans la société actuelle ? Voilà bien une posture étrange, quand on fait du dessin de presse un instrument de critique des puissants. Comme si la parole de ces politiques dont les dessinateurs de Charlie dénoncent l’hypocrisie et les calculs à longueur d’année, pouvait être autre chose qu’hypocrisie et calcul politique… Que faisaient d’ailleurs ces hommes et ces femmes politiques avant janvier 2015, quand Charlie se débattait seul face aux menaces terroristes et que nombre de commentateurs (Canard enchaîné compris), de journalistes et… de dirigeants politiques estimaient publiquement que Charlie Hebdo « jetait de l’huile sur le feu » ?

Guillaume Doizy

Tag(s) : #Point de vue, #Comptes-rendus ouvrages

Partager cet article

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :