Henri Pinaud, Les Dessinateurs du peuple, 50 ans de dessins dans la presse syndicale CFDT-CGT-CGT/FO, Lelivred'art éditions, 240 p., 32 euros.

L’histoire du dessin de presse reste très mal connue, parsemée de périodes ou d’aspects jamais étudiés. Le récent ouvrage d’Henri Pinaud à propos du dessin de presse dans les journaux syndicaux le confirme trop bien. Sous le titre Les Dessinateurs du peuple, 50 ans de dessins dans la presse syndicale CFDT-CGT-CGT/FO, l’auteur explore un univers connu du seul petit monde qui a œuvré à la publication de ces journaux, et bien sûr des dessinateurs eux-mêmes. Cette presse a jusque-là fort peu intéressé les spécialistes du genre. Et pour cause : encore moins visible que la presse satirique ou que les journaux quotidiens, la presse syndicale passe pour un objet particulièrement mineur.
Sociologue, Henri Pinaud avait de bonnes raisons de voir dans cette production une matière de premier plan. Observateur du monde syndical depuis des décennies, c’est en fin connaisseur de cette histoire sociale que l’auteur s’est penché sur un aspect secondaire de cette presse : son illustration, et « pire » encore, son illustration dessinée. L’étonnant ouvrage qui en découle ne manque pas d’intérêt. Au-delà des questions méthodologiques dont l’auteur ne cache rien (méthodologie statistique notamment ; segmentation du corpus pour une étude par échantillonnage, construction des thèmes), Henri Pinaud s’interroge sur ce que ces cinquante ans de dessins dans la presse syndicale nous racontent sur le syndicalisme lui-même, sur l’évolution des imaginaires qui s’y rattachent, sur le rapport des syndicats à la satire visuelle et aux autres types d’illustration, sur la question de la représentation de la violence, des classes sociales, etc.
S’appuyant autant sur des interviews de dessinateurs, de rédacteurs en chef, de maquettistes et de directeurs artistiques, que sur l’analyse quantitative et qualitative des dessins eux-mêmes, l’ensemble s’avère très riche : le lecteur découvre par exemple que ces journaux n’ont pas donné la même place au dessin satirique, même si globalement, cette place s’est faite de plus en plus ténue au fil du temps au profit de la photo ; autre constat, la presse syndicale accable les dessinateur d’une même précarité que dans la presse généraliste ou municipale ; plus on avance dans la période étudiée, plus la question de la représentation de la violence sociale pose problème ; comme on pouvait s’en douter, les évolutions « politiques » des syndicats ne sont pas sans incidence sur le traitement dessiné de l’actualité sociale : à la CFDT, le recentrage des années 1980 tend à faire disparaître toute référence à la lutte des classes, à l’opposition entre patronat et monde ouvrier. Mais cette évolution de la tonalité des dessins touche finalement les trois fédérations, CGT comprise qui a pris ses distances avec le PC, reflétant également l’érosion de la radicalité depuis les années 1970 et, selon l’auteur, le triomphe des idées libérales. Ainsi, les stéréotypes « classistes » du patron et de l’ouvrier traditionnels, hérités des représentations de la fin du 19e siècle ont-ils disparu peu à peu…
L’ouvrage d’Henri Pinaud ne manque pas d’originalité dans sa forme : aucun des extraits d’interviews n’est identifié par un nom d’auteur ou même de syndicat, sans que le lecteur sache exactement pourquoi. Volonté de dépersonnaliser l’étude, pour saisir l’ensemble dans sa dimension générale et générique ?
Comme on l’a dit, cette étude ne manque pas d’intérêt. On pourrait regretter néanmoins que l’ouvrage, qui reproduit un nombre assez conséquent de dessins, les montre systématiquement en dehors de leur contexte éditorial, c'est-à-dire isolés, sans les articles, titres et autres illustrations qui les accompagnent dans le journal. Pas de « une » de ces journaux, qui traduisent pourtant si bien la ligne éditoriale. On peut aussi regretter que l’auteur n’ait pas regardé les journaux syndicaux dans les décennies qui précèdent le point de départ de son étude. Ainsi, lorsque l’auteur explique que FO intègre le dessin d’actualité « seulement » à partir des années 1980, il aurait été intéressant d’évoquer les précédents : de 1945 à la fin des années 1950 au moins, le journal Force Ouvrière compte de nombreux dessins, dont ceux de Maurice Henry au départ (mais également Claude Garnier, Nitro, Picq, Grum – dessins autonomes ou strips).
La réflexion sur la place du dessin dans ces journaux, leur ton, leurs thèmes et les stéréotypes employés, aurait pu être enrichie d’un travail de comparaison avec les origines de la presse syndicale en France, qui connaît des débuts flamboyants à la Belle Epoque, avec l’engagement de dessinateurs politiques de premier plan comme Grandjouan ou Delannoy par exemple.
Malgré ces quelques réserves, on ne peut que saluer la parution de cet ouvrage et en conseiller la lecture !
Guillaume Doizy

 

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