La fondation d’une Maison du dessin de presse a agité il y a quelques mois le petit monde qui s’intéresse à la caricature, avant qu’un sombre virus ne change l’agenda planétaire. Si l’encre a surtout coulé pour savoir à quel endroit serait localisée cette institution, on s’est un peu moins interrogé sur son contenu, ses moyens, ses enjeux. Bordeaux, Saint-Just-Le-Martel, Paris ? Les prétendants n’ont pas manqué… En Allemagne et en Suisse l’humour et le dessin de presse ont leur musée. Pas de ça en France, bien que le pays fasse figure de précurseur et de champion avec la bande de Philippon et bien sûr Daumier, devenu depuis le XXe siècle une véritable icône mondiale.
A feuilleter les revues d’art présentes sur Gallica, on doit se résoudre à ce constat : un tel sujet n’a jamais véritablement fait débat en France. On repère quelques rares traces de ce questionnement, et notamment un article du journal ABC Magazine d’avril 1935*, dans lequel l’historien Charles Kunstler y déroule une histoire de la caricature politique en France depuis 1830. L'auteur conclut par un paragraphe sur la question qui nous intéresse : "on a souvent demandé en France écrit-il, la création d'un musée de la Caricature et de l'Humour, la création d'un musée du Rire". Kunstler s’étonne en effet qu’au pays de Rabelais, de Daumier, de Voltaire et Forain, « on n’ait point encore ouvert de pareil musée ». L’auteur se désole que "tant de pages" aient été perdues, dispersées par les vents contraires qui ne cessent de souffler". Et en quelques mots, il précise les deux fonctions d’une telle institution : il s’agirait d’abord de "recueillir ces milliers de dessins errants et de les rassembler", pour permettre "au public de connaître, en peu de temps, les grands et les petits événements qui se sont passés en France depuis plus de cent ans". Pour Kunstler, "le public retiendrait sans effort ce qu'il aurait vu et lu dans ce musée (...) car tout ce qui s'apprend avec plaisir se grave aisément dans la mémoire. Et qu'y a-t-il de plus divertissant que la caricature ?".
On le voit, l’image satirique est d’abord prétexte à véhiculer l’histoire. Le sujet prime sur les dessinateurs, les éditeurs, les supports, les procédés et le langage satirique ou même les questions esthétiques. On retrouve cet usage de la caricature comme témoin d’une époque dans un musée éditorial sans cesse renouvelé de notre époque : les manuels scolaires qui puisent dans les images caricaturales des illustrations thématiques. On leur prête toujours cette autre vertu : celle d’illustrer les enjeux politiques au-delà des faits historiques, mais la caricature ne vaut pas pour elle-même. Elle sert là encore de témoin oculaire.
En 1896, le quotidien La Petite presse adoptait un tout autre point de vue**. Sous le titre « Le Musée du Rire », l’auteur anonyme s’interrogeait sur la place du rire et de la « gaité », c'est-à-dire de l’humour, dans les musées d’alors, pour constater que dans aucun musée parisien, même les plus récents, le rire n’avait sa place, au contraire des musées provinciaux, mieux pourvus en images et objets "populaires".
Tout comme Kunstler, cet intérêt pour le rire relève pour La Petite presse du registre cocardier, l’article ouvrant sur ces quelques mots : « il est convenu que le caractère français est le plus gai du monde » [et] "puisque le rire fut une de nos gloires nationales, nous devrions avoir le Musée du Rire". Pour l’auteur de cet article, en plus de porter haut une valeur « nationale », la satire a une fonction cathartique : En effet, "comme stimulant moral, les caricatures les plus grossières sont préférables au dangereux sourire engourdisseur des vierges préraphaélites : car on y trouve l'allégresse, la légèreté d'âme, la bonhomie qui visent à supporter les peines de l'existence. Mais les petits peintres joyeux ne sont pas classés : ce sont des dédaignés, des oubliés ; et nos pontifes de la haute critique n'ont jamais voulu condescendre à s'occuper de si chétives personnalités". On retrouve là la question de la hiérarchie des genres en art, de laquelle la caricature est exclue.
L’article date de 1896, Daumier est mort dans une grande indifférence en 1879 et n’a pas encore accédé au rang de légende nationale et internationale. La caricature traverse encore son purgatoire, le métier de dessinateur restant entaché d’une image dégradée, le dessinateur étant considéré comme un artiste raté.
L’art est fait pour durer, l’image satirique procède de l’éphémère. La toile des musées déclasse le fragile papier, l’original prime sur les productions sérielles.
Fonction cathartique ou témoin historique et "national", les auteurs ont failli à réhabiliter la caricature au point de susciter la création d'un musée.
C’est finalement Saint-Just-Le Martel qui a pris le relais de ces envies de « musées du rire » passés, en imaginant un événement annuel autour du dessin de presse et de l’humour d’abord, puis en lui donnant depuis quelques années un caractère pérenne avec le Centre Permanent du Dessin de presse, de l’Humour et de la caricature.
Conserver les dessins recueillis dans le cadre de dons, organiser des expositions thématiques comprenant des dessins reçus des quatre coins du monde, faire se rencontrer le public et les dessinateurs pendant une dizaine de jours tous les ans… L’affaire des caricatures de 2005-2006, en suscitant des débats enflammés a engendré un renouveau institutionnel avec la création par la BNF d’une section dédiée au dessin de presse, une dynamique certes modeste au regard de l’institution, mais qui a pu accoucher d’expositions intéressantes et susciter des dons importants.
La Maison du dessin de presse aurait d’autres fonctions. Cette Maison reste à bâtir, tout comme il faut déterminer véritablement ses moyens et ses enjeux.

Guillaume Doizy

*Merci à Jacky Houdré de nous avoir fait connaître cet article.

** La Petite presse, 24/09/1896.

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