« Presse du front », « journaux kaki », « gazettes de soldats »… Comme en 14-18 avec les innombrables journaux de tranchées, la déclaration de guerre contre l’Allemagne le 3 septembre 1939 et la mobilisation de 5 millions d’hommes dans un contexte de “drôle de guerre” suscite une floraison de plusieurs centaines de titres publiés dans la zone des armées. Liées à une unité ou à un régiment, ces feuilles fondées par les soldats eux-mêmes avec l’aval et le soutien de la hiérarchie accompagnent une période d’attente, une guerre sans l’épreuve du feu, une guerre sans offensive... Dès le mois de septembre paraissent ces premières feuilles « du front », initiées par des soldats lettrés, parfois gradés, exceptionnellement journalistes dans le civil. Ronéotés, polycopiés, réalisés au départ avec des moyens limités mais dans des conditions autrement plus favorables qu’en 1914-1918, ces journaux aux tirages réduits (puis pour certains diffusés jusqu’à plusieurs milliers d’exemplaires) et de parution souvent irrégulière, évoquent sous un angle humoristique et badin le quotidien de la troupe, ses préoccupations du jour, sa foi en la victoire et son optimisme à toute épreuve. Baptisés de noms aux jeux de mots évocateurs, nombre d’entre eux s’inspirent du célèbre Canard enchaîné, pourtant alors régulièrement assailli par la censure pour ses positions pacifistes. Un comble !

Le Cabot déchaîné, L’Ether déchaîné, Le Canard aux olives, Le Canard kaki, La Hure joviale, Le Masque à gaz, Le Char Rieur, cette presse artisanale se veut réjouissante. Poèmes, récits, blagues, charades, mots croisés, concours, comptes rendus, illustrations, caricatures, visent avant tout à distraire le lecteur, à entretenir l’esprit de corps et le moral du soldat, la guerre lointaine n’étant que rarement évoquée, et toujours sur le ton de la plaisanterie. Soumises au contrôle militaire, alertant régulièrement leurs lecteurs sur leurs difficultés financières, ces publications périodiques souvent parrainées par un gradé (parfois un colonel), s’amusent néanmoins de la censure, des officiers et même des « embusqués » de l’arrière. Le soldat y est présenté sous un jour sympathique, nullement idéalisé, peu marqué par une haine de l’adversaire pourtant propre au contexte de guerre. Les permissions, le « pinard » et un certain érotisme caractérisent cette presse destinée au départ à un public strictement militaire et masculin.

Vite repérées par la grande presse de l'arrière, en concurrence les unes avec les autres, ces feuilles en uniforme font l’objet de collections, d’expositions (à la Bibliothèque Nationale de France par exemple) et de soutiens matériels. On évoque alors régulièrement les devanciers de ces journaux, ceux de 14/18, mais aussi de la guerre contre la Prusse (1870-1871). De nombreux titres font appel à des imprimeurs professionnels, pour offrir à leurs lecteurs un travail de plus en plus soigné qui devient rapidement la fierté du régiment. Réalisées en général par des “amateurs” lettrés et parfois gradés, certaines feuilles du front sont parfois lancées par des soldats journalistes dans le civil. Les plus professionnels des éditeurs de tels journaux fondent le 29 janvier 1940 une association dénommée “La Presse du front” qui se conçoit comme une « fraternelle des journalistes combattants des deux guerres », et dont le siège se trouve à Paris. Un mois plus tard, l'association regroupe une cinquantaine de ces « feuilles kaki », elle aide à l’impression des journaux dans la zone des armées. Son Secrétaire général, Loys Van Lee, travaille dans le civil pour le journal L'Auto et sous les drapeaux comme rédacteur en chef du Tortillard, un des premiers journaux “kaki” à être publié en France. Le lancement de cette fraternelle agace l’Association des journalistes du front, qui date, elle, de la Grande Guerre. Dirigée par le dessinateur alsacien Zislin, elle diffuse une circulaire donnant toutes les clefs pour réussir le lancement d’une feuille “kaki” version « drôle de guerre ». L’institutionnalisation du phénomène culmine avec l’organisation d’un grand gala à Paris pour récolter des fonds et également avec la création d’un service dédié lié aux Œuvres de Guerre de la Mairie de Paris.

Les quotidiens de l’arrière et la radio multiplient les revues de presse régulières vantant les mérites de ces journaux de cantonnement. En cette période de disette médiatique, tout phénomène nouveau constitue en effet une aubaine. Pour Le Petit journal du 3 décembre 1939 par exemple, « on parle beaucoup, présentement, des difficultés de la presse. Certains annoncent une réduction notable du nombre des journaux. Il s'agit des journaux de l'intérieur, bien entendu. Car aux armées... Là, on ne connaît pas la crise. Tous les jours naît un nouveau confrère. Encore en est-il, évidemment, dont la naissance ne nous est pas officiellement, ni même officieusement signalée. L'étude de ces gazettes fantaisistes appelle quelques réflexions communes. La plupart des formations ont maintenant leur organe, dont la diffusion peut être réduite à une seule unité, voire à une fraction d'unité. Toutefois, plus on s'approche de l'avant et plus cette heureuse production semble se raréfier. La raison en est toute matérielle : pour créer une feuille périodique — à peu près — il ne suffit de capacités rédactionnelles, il faut aussi le temps et le matériel. Il est des secteurs où il est déjà difficile d'écrire seulement une simple lettre à sa maman... ou à sa marraine ! Alors, quand il s'agit de faire un journal !... Le caractère familier de ces feuilles alertes et bon enfant les fait parfois un peu confidentielles. Pour bien apprécier la drôlerie de certaines des plaisanteries des journaux du front ou de la zone, pour en bien goûter tout le sel, il faut être vêtu de kaki, brinquebaler bidons et musettes et être parqué exactement dans les limites du secteur affecté à une petite unité. Telle bonne blague perd toute sa saveur au delà de quelque cent mètres carrés. Le sens, la grâce, le caractère et, pour dire le mot, l'utilité du journal de soldats, fait par des soldats, ce doit être, ce devrait être — et c'est parfois — cette malice pleine de bonne humeur, mais qui n'entend pas s'en laisser conter. En 1914, a été vulgarisé cet expressif mot d'argot : le “bourrage de crâne”. Si bien que la nature essentielle des journaux du front, c'était précisément de faire — c'était le mot — du « débourrage de crâne », sous une forme où l'humour forçait le paradoxe. Cette drôlerie était plus forte d'être ainsi construite. Et quelles belles et sévères leçons pouvaient puiser dans ce genre aimable et franc, les journalistes d'alors ! Dirais-je que les nouveaux journaux qu'il nous plaît de signaler cette semaine ressemblent tout à fait à ceux-là ? Pas toujours. Mais de temps en temps et avec une justesse de ton qui, quand elle est ainsi réussie, est fort amusante. Répétons — ne l'ai-je point en effet déjà dit ? — que ces feuilles des armées n'ont point de censure — sauf celle des chefs et officiers, du secteur de commandement et de publication. Mais là, ils sont infiniment plus complaisants et plus libéraux qu'à l'arrière. Ils aiment cette gaîté frondeuse qui est exactement celle des popotes. On s'étonne, en parcourant ces feuilles, de la liberté qu'on y découvre. »

Évoquer cette pratique du front permet à la grande presse de broder sur l’excellent moral de l’armée, gage de victoire prochaine. Par sa généralisation, pas son ton joyeux et bon enfant, cette production artisanale cherche à combler un vide, à conjurer une guerre sans combat qui retient néanmoins pendant des mois des millions d’hommes loin de chez eux. Diffusés à l’arrière, ces titres alimentent sans le vouloir la propagande de temps de guerre par leur capacité à rassurer les familles.

L’offensive allemande de mai-juin 1940 et la défaite française stoppent le formidable élan initié en septembre 1939. La plupart des journaux “kaki” disparaissent dès le mois de juin, certains survivant quelques semaines encore. Même si nombre de soldats ont dû regretter “leur” journal, cet arrêt brutal semble assez logique. Comme pour la Grande Guerre, la fin des combats en juin 1940 modifie considérablement les conditions de mobilisation des soldats. Après l’Armistice de 1918, sur plusieurs centaines de journaux du front, un seul avait survécu, Le Crapouillot. Cette expérience particulière pendant la “drôle de guerre”, n’aura sans doute pas été inutile à ceux qui, dans les années suivantes, s’orienteront vers la résistance.

Guillaume Doizy

1939-1940 : des journaux du front méconnus
1939-1940 : des journaux du front méconnus
1939-1940 : des journaux du front méconnus
1939-1940 : des journaux du front méconnus
1939-1940 : des journaux du front méconnus
1939-1940 : des journaux du front méconnus
1939-1940 : des journaux du front méconnus
1939-1940 : des journaux du front méconnus
1939-1940 : des journaux du front méconnus
1939-1940 : des journaux du front méconnus
1939-1940 : des journaux du front méconnus

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