Guillaume Doizy, Archéologia hors Série n° 19, Coq ! Animal et emblème, N° 19 - Avril 2018

Lorsque le dessin satirique moderne s’impose à partir du XVIe siècle avec l’avènement de l’imprimerie et des grandes querelles religieuses entre catholiques et protestants, les artistes mettent leur pas dans la double tradition emblématique et zoomorphique. Les dessinateurs ont en effet très vite perçu l’intérêt de recourir à l’animal comme symbole ou comme métaphore. Il s’agit dans ce dernier cas, de transformer leur cible en animal, de le confronter à un adversaire animalisé ou encore de le figurer dans une proximité significative, péjorative ou méliorative d’une bébête choisie à dessein. Dans la caricature, le coq s’est vu attribuer une place non négligeable. Plusieurs explications à cela. La première concerne l’identité « nationale » de la France, une identité construite sur l’appropriation de symboles divers, parmi lesquels le coq joue un rôle important. Une seconde tient au fait que ce lien symbolique entre le coq et la Gaulle, entre le coq et la monarchie française puis entre le coq et la République, voire la Nation française toute entière, se fonde sur une ambivalence qui découle de l’ambivalence même de cet animal dans les imaginaires.
Animal domestiqué, le coq est lié à la basse cour, univers fonctionnel et nourricier peu à même de susciter l’admiration et le sentiment d’exceptionnalité. Comparé au cheval, à l’aigle ou aux prédateurs puissants, le coq, par sa taille et sa place dans les hiérarchies symboliques a d’abord inspiré le mépris, et servi d’emblème péjoratif pour désigne les Gaulois puis la France elle-même. Mais le coq, c’est en même temps la terre, la rudesse paysanne, le sol. Le coq n’est pas n’importe quel animal de la basse cour, c’en est le roi. Il aligne des qualités indéniables : premier levé, il marque le début de la journée. Il est belliqueux, doté d’ergots puissants et dangereux, d’un bec acéré, d’une sexualité débridée et d’une détermination farouche, donnant l’occasion aux humains depuis les débuts de la domestication d’organiser des combats aussi sanglants que spectaculaires, mêlant parfois plusieurs dizaines d’individus dans une même arène.
Pour autant, comme emblème, le coq a principalement intéressé l’image satirique pendant deux périodes assez bien délimitées : avant la révolution française dans l’imagerie étrangère (hollandaise notamment, très brillante au XVIIe siècle), puis lors de la Grande Guerre. Sous l’Ancien régime, on préfère en effet figurer les pays sous l’apparence d’animaux pérennes, non soumis aux variations dynastiques ou aux soubresauts des révolutions. A partir de 1792, les révolutionnaire optent pour un nouvel emblème, l’allégorie féminine à bonnet rouge, qui s’impose dans l’iconographie étrangère comme française au même rythme que s’imposera la culture républicaine toute au long du 19e siècle. Mais alors, pourquoi un retour en grâce pendant la Grande Guerre ?
Si l’allégorie féminine s’impose facilement comme symbole durable et « humain » dans un univers graphique fonctionnant sur le mode de la théâtralisation d’acteurs politiques, elle manque indéniablement de qualités guerrières et viriles, liées à la masculinité. Ces deux caractéristiques, que l’imaginaire a facilement associées au coq, constituent les normes pendant la première guerre mondiale. Les imagiers opposent alors le coq à l’aigle allemand, le duo de volatiles s’apparentant à un jeu de miroirs inversés, un coq vaillant, dressé, combatif et triomphant, parfois coiffé d’un bonnet phrygien ou doté d’un plumage tricolore, face à un aigle noir, déplumé, soumis... Un coq présent dans l’iconographie officieuse des cartes postales, dans celle de la presse satirique ou en « une » des grands quotidiens qui s’illustrent de dessins politiques, mais également dans l’imagerie plus officielle des campagnes pour l’emprunt ou les journées patriotiques. Bec grand ouvert, le coq chante la « victoire » à venir. Jamais la France ne se sera autant identifiée au gallinacé que pendant ces années de guerre, jamais le volatile n’aura été autant présent dans l’iconographie satirique, dans l’iconographie française, mais également étrangère. Sous le pinceau des dessinateurs allemands, le coq est régulièrement déplumé, amaigri, ridiculisé, notamment dans les années 1920 suite au traité de Versailles. N’empêche, même pendant la guerre, Marianne reste largement surnuméraire dans les images pour figurer la France…
Comme métaphore, le coq intéresse la caricature depuis ses origines, notamment par le motif du combat de coqs, qui oppose en général deux adversaires politiques dont la tête à habilement remplacé celle des gallinacés. Ce procédé, présent au XVIIIe siècle dans la gravure anglaise qui connaît alors son âge d’or, se retrouve jusqu’à notre époque dans le dessin de presse contemporain mondial. L’espace du combat est identifié à l’arène politique et l’issue de l’affrontement ne fait aucun doute : un des deux adversaires doit mourir. Dans de rares cas dans la caricature française, le coq est pris en mauvaise part, comme pendant les années 1930. On peut voir en effet tel ou tel homme politique transformé en coq trônant sur un tas de fumier… L’antiparlementarisme fait alors florès !


Guillaume Doizy

Le motif du coq dans le dessin de presse
Le motif du coq dans le dessin de presse
Le motif du coq dans le dessin de presse
Tag(s) : #Analyses sur la caricature

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