Guillaume Doizy, "Quand la caricature se passionne pour le divorce…", catalogue d'expositoin Mariages, Archives municipales de Lyon, Editions Olivetan, 2016.

Honoré Daumier (1808-1879), « Les divorceuses », Le Charivari, 12/10/1848.

Depuis le XVIe siècle, la gravure satirique accompagne les tensions politiques et religieuses. L’ensemble désigné sous le terme de « caricature de mœurs », s’intéresse largement aux relations humaines, aux modes et aux habitudes des temps dans lesquelles la figure du couple tient une place centrale[1]. S’amusant des questions de l’amour, des sentiments, de la sexualité, de l’adultère, de savoir qui porte la « culotte », imagiers et chansonniers ont modelé quelques figures emblématiques et bientôt archétypales, comme celle du jeune homme à marier, du mari cocu, de la femme jalouse et violente ou de la veuve séduisante. Avec la naissance du dessin de presse (et non plus de la gravure volante) au XIXe siècle, l’intérêt pour le couple ne se dément pas, témoin de notre capacité à rire du couple sans remettre en cause l’institution du mariage. L’essor d’une opinion publique nourrie d’alphabétisation et de lectures des journaux notamment, se nourrit d’images satiriques qui, aux côté de l’écrit journalistique, entretiennent le lecteur des faits du jour, des polémiques en vogue, voire des affrontements parlementaires.

A la fin des années 1870, le régime républicain s’impose en France avec une série de lois libérales, comme celle de 1881 sur la presse ou encore les lois Ferry sur l’école, hérissant l’opposition catholique et monarchiste qui s’oppose alors à la modification de ce qu’elle considère comme un fondement de l’ordre social : l’institution du mariage. Le débat semble se réduire au choc de deux points de vue inconciliables qui se cristallisent autour de la question du divorce : celui des traditionalistes arcboutés sur l’indissolubilité du lien marital et la prééminence de son caractère religieux, et celui des libéraux soucieux d’introduire une dose de souplesse dans cette institution pluriséculaire. Mais la ligne de partage n’est pas si nette, comme en témoignent dès 1848, les charges virulentes de Daumier…

Les prémices : Daumier versus les « divorceuses »

Dans la caricature française[2], c’est bien sûr la Révolution de 1789 qui ouvre le bal avec la loi du 20 septembre 1792 instaurant le mariage civil enregistré en mairie et le mariage des prêtres qui donne lieu à des images cocasses et égrillardes[3]. Institué en 1792, aboli en 1816, le divorce revient au devant de la scène avec la Révolution de 1848. Un dynamique mouvement féministe rejette alors la prééminence masculine et suscite l’inquiétude. Après les journées révolutionnaires de Juin, la « Société de la voix des femmes » provoque nombre de réactions hostiles : le très républicain Daumier, champion de la lutte contre Louis-Philippe au point d’avoir goûté à la prison entre 1830 et 1835, fustige ces femmes émancipées dans trois séries fameuses, « Les bas-bleus », « les femmes socialistes » et enfin, « Les divorceuses »[4]. Dans cette dernière vague de six planches, Daumier étrille les féministes en choisissant le procédé du dénigrement physique et comportemental : il les présente comme disgracieuses (la laideur devient l’argument de base de l’imagerie antiféministe), alcoolisées, dépravées, débraillées, hystériques et agitées, querelleuses, « masculines », insensibles aux sentiments maternels, contretype de la femme objet, belle et élégante, soumise, sérieuse, intégralement dévouée à son mari et à la famille. Il ne s’agit pas directement de sensibiliser le lecteur aux conséquences éventuelles du divorce sur la société, mais de décrédibiliser ces femmes qui, en réclamant le divorce, brouillent la question des genres, refusent le rôle que la « nature » leur a confié. L’antiféministe et antisocialiste Daumier sait parfaitement à qui il s’adresse : à un lectorat on ne peut plus masculin, républicain certes, mais surtout soucieux de conserver ses prérogatives sociales.

La loi Naquet : le divorce réhabilité au crible de la caricature

Les quelques années de combats parlementaires qui mènent au vote de la loi sur le divorce en 1884 constituent un moment particulier, avec un pic de caricatures sur le sujet. Depuis 1848, la presse satirique a changé de physionomie avec une multiplication des titres, l’augmentation des tirages, la diversification des publics visés. Le lecteur trouve dans le kiosque des journaux humoristiques ou politiques, et parmi ces derniers, des feuilles de tendance républicaine radicale ou d’autres au contraire hostiles à Marianne, pour certains d’obédience catholique, appelant au retour de l’Ancien Régime, des Orléanistes ou du bonapartisme. Large spectre !

Avec l’élection du républicain Jules Grévy à la présidence de la République en 1879, les tenants de l’ordre ancien semblent avoir perdu la bataille. Pour autant, chaque camp défend son pré carré et la discussion sur le divorce ne constitue qu’un épisode de cette libéralisation à l’œuvre. Et si en 1848 Daumier se focalisait sur les femmes féministes, en 1879, le curseur s’est déplacé : les tensions entre républicains et antirépublicains attirent soudain l’attention sur le député d’extrême gauche Alfred Naquet qui milite inlassablement à la Chambre pour réintroduire le divorce dans la loi française.

Les premières caricatures associant Naquet au divorce datent de 1879, pour une promulgation de la loi en juillet 1884 : cinq années de frilosité parlementaire, pendant lesquelles la caricature s’empare du sujet. On peut distinguer trois grandes familles de charges : les caricatures favorables à Naquet, celles qui sont hostiles au divorce et à son champion, et enfin des dessins satiriques moins politiques qui, tout au long de ces cinq années, s’amusent du divorce, du mariage, des relations de couple, mais dans une veine humoristique et légère.

Pour la caricature, Alfred Naquet constitue un bon client. Trois de ses caractéristiques physiques ont en effet inspiré les dessinateurs : petite taille, bosse dans le dos et chevelure imposante permettent de dépeindre un personnage cocasse sur lequel le crayon trouve facilement des caractérisations négatives[5]. Pour les caricaturistes, le nœud de l’affaire réside dans la mise en image du lien du mariage et dans sa possible remise en cause. Chacun y va de son invention, mais le motif de la chaîne domine : elle peut-être rompue à l’aide d’une imposante tenaille ou encore avec une lime[6]. Des maillons métalliques sont parfois reliés par un cadenas, que l’ange Naquet ouvrira avec une clef[7]. Le mariage peut prendre l’apparence d’une cage emprisonnant les tourtereaux, cage que le divorce permettrait d’ouvrir[8]. L’homme et la femme sont parfois représentés comme des siamois désolidarisés (à la scie ou aux ciseaux), mais il arrive que le dessinateur recourt aux symboles et dans ce cas évoque le mariage au travers de deux cœurs roses bientôt séparés.

Dans la caricature politique, le divorce prend aussi parfois un tour métaphorique : en évoquant la loi en discussion, des dessinateurs en profitent pour en appeler au divorce définitif entre… la République et les forces qui lui sont hostiles, tandis que d’autres retournent le divorce contre Naquet en l’imaginant déclarant sa flamme à Louise Michel tout en souhaitant par avance pouvoir divorcer d’elle en cas de mariage…[9] Il faut souligner néanmoins combien le dessin de presse politique, violent ou plus mesuré, reste alors sourd aux détails de la loi. Les dessinateurs évoquent le divorce dans sa dimension principielle, sans chercher à convaincre sur le fond, même si ceux qui lui sont favorables présentent la loi nouvelle comme un élément de liberté. Seuls les réactionnaires dans les images satiriques qu’ils produiront par la suite (dans Le Pèlerin notamment) élaboreront un vrai discours en image sur le divorce, en l’opposant systématiquement à la famille, base de l’ordre social et moral.

Dans le dessin d’humour des années 1880, et notamment sous le crayon d’Alfred Robida[10] dans son journal nouvellement fondé La Caricature, aux dessins sur le divorce sont associés des croquades sur le mariage, l’amour, la question du vote des femmes et sur le célibat. Dans ces images s’opère une inversion totale par rapport aux séries antiféministes de Daumier. Dorénavant, le sexe « faible » tient tête à la gent masculine et si Robida cherche avant tout à égayer son lecteur, les femmes qu’il dépeint ont fière allure, incarnent la vigueur, l’intelligence, le dynamisme et l’indépendance. Loin de l’acrimonie de Daumier, Robida propose même d’instituer une « noce » du divorce, donnant une dimension joyeuse à ce que les réactionnaires ou les tièdes perçoivent comme un drame et un signe d’immoralité[11].

L’évolution depuis 1848 traduit un changement de regard d’une partie de la société sur les femmes et sur les relations de couple, même si la frilosité demeure chez les caricaturistes. De fait, la loi de 1884 exclut toute possibilité de divorce par consentement mutuel, et même après cette date, la plupart des dessins satiriques publiés dans la presse d’humour ou politique et mettant en scène des femmes restent marqués par la misogynie. Certaines féministes ont certes parfois été saluées dans des caricatures favorables, l’allégorie républicaine Marianne a certes souvent fait l’objet d’une valorisation sans précédent face à des symboles masculins, mais dans la grande majorité des cas, les dessinateurs de presse – profession quasi exclusivement masculine encore aujourd’hui-, ne font preuve d’aucune empathie, comme on peut le voir par exemple, vingt ans après le vote de la « loi Naquet », dans nombre de caricatures de la très célèbre Assiette au Beurre (1901-1912)[12].

Guillaume Doizy

 


[1] Martine Mauvieux, « La guerre des sexes est vieille comme le monde », in Ridiculosa n° 21, 2015.

[2] Voir l’ouvrage de Bertrand Tillier, A la Charge ! La Caricature dans tous ses états - 1789-2000, Paris, L’Amateur, 2005, 256 p.

[3] Antoine de Baecque, La Caricature révolutionnaire, Paris, CNRS, 1989, 237 p.

[4] Trois séries publiées entre 1844 et 1849 dans Le Charivari, journal quotidien satirique illustré fondé en 1832 par Charles Philipon.

[5] Léon Daudet évoquera ainsi le député dans ses Souvenirs des milieux littéraires : « Alfred Naquet, araméen et bossu comme dans les contes orientaux, était un type d’Hébreu non assimilé, tel que sorti d’un ghetto du marais de 1462 dans la rue de la Paix en 1890. (…) Honnête homme dans le privé, et demeuré pauvre parmi tant de politiciens enrichis, l’auteur de la loi du divorce promenait avec lui une aura funeste. Sa hideur confinait au maléfice. Il faisait partie de ces pestiférés moraux (…) » : Au temps de Judas, Grasset, Paris, 1933, p. 90.

[6] Alfred Le Petit (1841-1909), Le Charivari, 22/12/1881.

[7] Alfred Le Petit (1841-1909), « Un ange libérateur... », Le Sans-Culotte n° 28, 14/4/1879.

[8] Charles Gilbert-Martin (1839-1905), « L'ange de la délivrance », Le Don Quichotte, 12/5/1882.

[9] Pierre-Albert Douat Blass J. (1847-1892), « L'acharnement du divorce : le mot de l'énigme », Le Triboulet, 13/2/1881.

[10] Philippe Brun, Albert Robida. Sa vie, son œuvre, suivis d’une bibliographie complète de ses écrits et dessins, Paris, Promodis, 1984, 250 p.

[11] Albert Robida (1848-1926), « Festin de divorce », La Caricature (1880), 4/10/1884.

[12] Guillaume Doizy, « Les femmes dans L’Assiette au Beurre, ou les contradictions de la Belle Epoque », in Cahiers Daumier n°4, automne 2010, p. 7-16.

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