Comme beaucoup de dessinateurs, vous avez un parcours atypique. Sup de co Bordeaux, ce n'est pas le marche pied idéal pour devenir dessinateur de presse... Comment vous est venue cette passion du dessin ?
Effectivement, je ne pense pas qu’il y ait un cursus classique pour les dessinateurs de presse, le métier étant tellement hybride qu’on y arrive par des biais différents, parfois plus proches du traitement journalistique de l’actu parfois d’avantage du graphisme. Ma passion du dessin est venue de mon enfance quasi “autiste” pendant laquelle je m’exprimais plus par le dessin que par la parole. J’ai donc dessiné avant d’envisager toute formation étudiante, et même avant d’avoir l’esprit assez mûr pour connaître et comprendre le dessin de presse. Un premier choc dans mon orientation de dessinateur a été celui de la caricature, vers 12 ans, puis du dessin politique…
Et puis il a eu le croisement de mon parcours personnel et de l’histoire burkinabè, avec le retour de la république en 1991 et donc la possibilité de créer un journal satirique dans une contrée pas encore blasée par le dessin de presse, ce qui m’a fait débuter une carrière que je n’aurais pas osé entreprendre et qui a pu se développer ensuite ailleurs, notamment via “Courrier international”.

Vous vivez depuis plus de trente ans au Burkina Faso, en ayant notamment co-fondé au début des années 1990 avec Boubakar Diallo le Journal du jeudi, un des rares titres satiriques africains à s'être inscrit dans une telle durée. Comment définiriez-vous ce journal comparativement à Charlie Hebdo ou au Canard enchaîné ?
Il faut d’abord noter que Le Journal du Jeudi ne paraît plus depuis 2016, après 25 ans de bons et loyaux services. C’était un « hebdRomadaire » qui pratiquait une satire qui n’était pas copiée sur les aînés français (comme « le Canard déchaîné » sénégalais ou « le Kpakpa désenchanté » togolais). Nous avions pris le parti d’utiliser des ressorts spécifiques comme la « parenté à plaisanterie », un système social très codifié qui permet à certaines ethnies de se charrier (il y en une soixantaine au Burkina Faso). Après, nous avons croisé parfois nos plumes avec celles de Charlie Hebdo, en accueillant notamment Luz et Tignous à Ouagadougou.

La satire est omniprésente en Afrique ? Qu'est-ce qui a changé pour votre journal tout au long de sa longue existence ?
L’humour est omniprésent en Afrique, même si sa traduction formelle dans la presse est encore assez récente.
Au cours de l’existence de notre journal, c’est d’abord l’environnement politique qui a changé, depuis la sortie de l’état d’exception, en 1991, jusqu’à l’insurrection populaire qui a chassé le président Compaoré après 27 ans de pouvoir. De procès en convocations au Conseil supérieur de la communication, il a fallu conquérir les libertés en même temps qu’on inventait une satire qui n’avait pas existé de façon indépendante au Burkina Faso, le pays aux 6 coups d’État depuis son indépendance de 1960.
Ces dernières années, c’est l’environnement économique qui a changé et mis en péril ce journal “papier”, la disponibilité de la multitude de contenus numériques gratuits rendant les journaux imprimés fragiles, comme partout dans le monde, et particulièrement sur un marché étriqué, celui du Burkina Faso qui est l’un des 5 pays les plus déshérités de la planète (en termes de « développement », selon le PNUD) et dont la population est majoritaire analphabète, notamment en français.

Dessiner en Afrique semble compliqué, à l'image d'une presse papier fragile et sans doute assez surveillée. Quelle est la situation des dessinateurs que vous connaissez en Afrique francophone ?
Il y a évidemment plusieurs Afriques, sur un continent de 53 pays. Les contextes économiques et politiques de l’Afrique du Sud, de l’Égypte ou du Bénin étant assez différents. De façon générale, l’Afrique noire francophone dont fait partie le Burkina a plutôt bien évolué sur le plan des libertés, et notamment de la liberté d’expression, même si de vieux réflexes perdurent (tentative de coup d’État au Burkina en 2015, coup d’État au Mali récemment…). Le Burkina est, de ce point de vue, bien placé, par rapport au Soudan, au Swaziland ou à la Libye.
Par contre, les dessinateurs sont extrêmement mal payés et cela encourage les talents à offrir leurs services aux travaux de sensibilisation au développement, au monde de la décoration de cinéma ou carrément à des secteurs où le dessin n’existe pas. Depuis que je ne dessine plus dans la presse burkinabè, je crois qu’aucun dessinateur de presse ne vit exclusivement de son travail au Burkina Faso.

Depuis 2005-2006 et l'affaire des caricatures de Mahomet, le dessinateur de presse n'est plus seulement un journaliste ou un amuseur, il est aussi l'objet de tensions et de polémiques récurrentes. Comment percevez-vous cela ?
Je crois que le dessinateur a toujours été l’objet de tensions et de polémiques. Si, en France, le politiquement correct semble faire reculer le degré d’acceptabilité du public vis à vis d’un certain humour, nous en sommes encore à notre adolescence, le « printemps de la presse » ouest-africain ne datant que du début des années 90. Nous sommes toujours en conquête plus qu’en régression.
Bien sûr, les questions religieuses sont un point sensible. En 2016, je crois, j’ai fait l’objet d’une fatwa de la très puissante confrérie sénégalaise des Mourides, pour avoir représenté leur personnalité fondatrice, Cheick Amadou Bamba. J’ai été allégrement menacé de mort, le président sénégalais et le porte-parole du gouvernement sont montés au créneau, des marches ont eu lieu et ma mort a finalement été annoncée.
Au final, je n’ai pas la sensation que mon métier ait changé, pas, en tout cas, que ma pratique ait été modifiée. Sur la perception du public, je ne sais pas, pour ne pas m’y attarder beaucoup.

Finalement, ça sert à quoi le dessin de presse ?
Je ne suis pas le mieux placé pour intellectualiser tout cela, mais le dessin de presse est le meilleur vecteur d’une certaine impertinence dans le traitement de l’actualité, un regard décalé sain dans l’évolution du paysage de la presse un peu corseté et une accroche efficace pour rapprocher les jeunes du monde journalistique. Peut-être n’est-il qu’un prétexte, qu’un point de départ, un questionnement plus qu’un arsenal de réponses, mais c’est tant mieux. Martyrisé, il ne manquerait plus qu’il se prenne au sérieux.
Et puis, en Afrique, il est spécifiquement utile pour deux types de raisons. Primo, dans des contrées souvent non-alphabétisées, le dessin a une force “translinguistique”. Secundo, dans des régimes souvent semi-autoritaires, il est un cheval de Troie dans l’autocratie, grâce au caractère ambigu de son langage, via la représentation non verbale et/ou les seconds ou troisièmes degrés.

La caricature et le dessin de presse ne sont pas tout à fait universels, ils sont fortement marqués par la culture dans laquelle ils émergent. En tant que dessinateur de culture française, vous êtes vous "africanisé" ou l'humour en Afrique est-il finalement assez proche de l'humour et la satire pratiqués en France ? Peut-on dire que la communauté linguistique et culturelle liée à la colonisation a créé suffisamment de ponts pour produire une certaine unité humoristico-satirique entre les deux continents ?
Il est clair qu’un dessin se perd, devient en tout cas fade à vouloir être universel. Si je suis de culture française, à l’origine, j’ai vécu plus longtemps au Burkina et je n’ai dessiné professionnellement que de ce pays. Mon dessin est donc truffé de références graphiques locales et de ressorts spécifiques. Lorsque je dois dessiner pour la France, comme pour “Rolling Stone”, par exemple, j’essaie de contrôler mes références quotidiennes. Il est clair que je ferais pas forcément les mêmes dessins pour un journal français ou un journal africain, y compris sur le même thème et ceci même si les pays colonisés par la France restent pétris de culture française. C’est un exercice auquel je me suis habitué, puisque j’ai aussi travaillé avec plusieurs organes de presse américain comme « World policy Journal », ou CNN, la culture du “cartoon” y étant également un peu différente de celle de l’Europe.

- Vous dites que le dessin est particulièrement adapté en Afrique notamment pour sa capacité à être compris au-delà des problèmes liés à l'alphabétisation. Le dessin est-il de ce point de vue plus particulièrement utilisé par l'État, les institutions, les partis politiques, ou encore les associations ?
Ce sont beaucoup les "ONG" spécialisées dans le développement qui utilisent le dessin dans ce qu'elles appellent des "banques à images", notamment pour montrer les bons comportements. En ce moment, par exemple, le dessin est utilisé pour décrire les gestes-barrières anti-covid 19 ou pour rappeler le processus électoral qui conduira à la présidentielle de novembre.

- Le dessin satirique recourt aux stéréotypes. Depuis quelques années, il y a une sensibilité toute particulière lorsque les dessinateurs représentent des personnes de couleur. Les stéréotypes issus de la colonisation ne sont jamais loin. Cette question se pose-t-elle lorsque vous dessinez pour le lectorat africain?
- Je n'y pense pas, comme j'ai dessiné des Noirs avant de dessiner des Blancs. En 2011, j'avais confronté, dans un débat public et en présence de Tignous, ses dessins de Noirs aux grosses lèvres très rouges et les dessins de Blancs au long nez réalisés par un Tchadien. Le débat a été cordial et plein d'humour, Tignous défendant le fait de dessiner ce qu'il ressent. De façon générale, il n'y a pas de crispations sur ce sujet au Burkina, et aucune dirigée contre la couleur de ma peau. La même année, deux prix m'ont été attribués par des gens qui ne connaissaient pas la couleur de ma peau. Au moment de préparer un voyage pour aller recevoir le prix, le donateur suisse a été gêné aux entournures de découvrir ma couleur, alors qu'un donateur malien m'a dit "Pour nous, vous êtes africain"... Et c'était le prix de "dessinateur africain de l'année".

Propos de Damien Glez recueillis par Guillaume Doizy

Tag(s) : #Dessinateurs Caricaturistes, #Interviews

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