Bruno, "La cacanonisation d'Emile Zola", La Bastille, 7 juin 1908, détail.

Par Jean-Luc Jarnier

            Le titre de cette caricature signée Bruno et publiée dans La Bastille - organe de presse antimaçonnique - du 7 juin 1908 s’inscrit dans le registre scatologique, très usité à la Belle époque, d’autant plus lorsqu’il s’agissait de fustiger Zola. Le dessinateur Bruno illustre, à sa façon, la cérémonie du transfert des cendres de l’écrivain au Panthéon qui s’est effectuée le 4 juin. Préalablement, le 19 mars de la même année, la Chambre des députés avait adopté un projet de loi ouvrant un crédit extraordinaire de 35 000 francs imputé au ministère de l’Instruction publique et des Beaux-arts pour la translation des cendres. Le 8 avril, le Sénat avait, à son tour, voté dans le même sens[1].

            Cette décision n’a pas fait l’unanimité, loin de là. Les débats parlementaires furent houleux. Lors de la séance du 19 mars à la Chambre, le nationaliste et antidreyfusard Maurice Barrès[2] s’irrite que l’on puisse « canoniser », pour reprendre son mot, un homme qui a donné une représentation néfaste de la France dans le monde au travers d’une œuvre prétendant « peindre dans de  vastes fresques  les diverses classes de la nation (…). Ces vastes panoramas, exécutés en trompe-l’œil, ont la prétention de nous donner  la vérité ; ils sont au contraire, par abus du pittoresque, mensongers et calomnieux ». Barrès poursuit en expliquant, en substance, que tout cela a conduit à méconnaître les vertus de la société française en répandant une réputation de mœurs dépravées. Il laisse entendre qu’une grande cérémonie populaire et ostentatoire comme celle que l’on prépare siérait mieux à commémorer de grandes batailles telles Austerlitz, Iéna ou Solferino.   

            Bien sûr, la contestation s’exerce aussi dans la presse. Le 23 mars 1908, L’Action française (Barrès n’en fait pas partie) précise : « La République est le gouvernement des étrangers plus ou moins naturalisés ou métèques, qui ces jours-ci souilleront du cadavre de leur Zola le Panthéon désaffecté ; ils accaparent le sol de la France, ils disputent aux travailleurs de sang français leur juste salaire, ils font voter des lois qui ruinent l'industrie. »   

    La mort de Zola, en septembre 1902, avait déjà été le prétexte de railleries chez ceux qui lui avaient été hostiles après ses positions dreyfusardes de l’automne 1897 et plus particulièrement après son « J’Accuse… ! » publié dans L’Aurore du 13 Janvier 1898.  Zola y dénonçait la partialité  ayant entachée l’instruction, puis l’inique jugement rendu au dépend de l’ex-capitaine Dreyfus, déchu et dégradé à l’issu du procès de 1894. La caricature anti-zolienne ne date cependant pas de l’affaire Dreyfus. Ainsi que l’a montré Bertrand Tillier dans Cochon de Zola[3], elle prend racine dans la réception dégoûtée et  indignée de romans comme Pot-bouille. En rétorsion, le porc et le pot de chambre sont souvent graphiquement associés à Zola pour ravaler sa littérature au rang d’une production ordurière et pornographique.


Dans sa charge, Bruno[4] montre une Marianne au bonnet phrygien et à l’insigne maçonnique, très corpulente et négligée, dont les traits disgracieux - nez crochu, bouche lippue - sont censés, selon les codes graphiques de la figuration antisémite, représenter la  République juive. L’allégorie porte à bout de bras un immense pot de chambre sur lequel trône Zola, nu et velu. De très grandes oreilles, deux mèches rebelles en forme de petites cornes et de grandes ailes noires  lui donnent l’apparence du diable. L’écrivain exhibe un livre portant le titre d’un de ses romans La Débâcle (publié en 1892) avec en sous titre « J’accuse ». Au temps de l’affaire Dreyfus, les caricaturistes à charge ont beaucoup utilisé le titre de ce roman pour railler sa condamnation en justice suite à sa fameuse dénonciation publiée dans L’Aurore.

Zola tient en main une balayette dégoulinante. Au lieu de la grande plume, attribut généralement dédié aux hommes de lettres, les caricaturistes se sont parfois employés à en priver Zola et à lui substituer cet objet dégradant. Dans le Pèlerin, Achille Lemot montre Zola  maculant le drapeau français de son vil instrument tandis que Lenepveu dans son Musée des horreurs, présente le littérateur barbouillant la carte de France de « caca international »[5].  

Deux gouttes de matière fécale coulent de la balayette et une troisième semble sur le point de suivre. Ces gouttes, en forme de larmes, ressemblent à celles que l’on voit dans les cabinets de réflexion maçonniques lesquelles sont, en principe, pour le profane avant son initiation, une invite à bien réfléchir à la portée de son engagement. Les larmes sont généralement associées à la figuration d’un squelette. Elles sont le plus souvent disposées en triangle. Dans la caricature, on les retrouve pour stigmatiser le franc-maçon trépassé. Zola n’était pas franc-maçon, mais chargé par Bruno, devient le père de tous les vices et de toutes les déviances.

Les inscriptions sur le pot de chambre renvoient aux affaires et scandales qui ont secoué la République : Wilsonisme, Panama, Dreyfus, Ullmo, Weber et Soleilland. Hormis l’affaire Dreyfus, Zola demeure étranger à toutes ces affaires et en particulier à celle de Soleilland qui défraya la chronique en 1907. Albert Solleilland fut l’auteur d’un effroyable crime, ayant dépecé une fillette de 11 ans après l’avoir violée[6]. Le crime provoque alors un émoi considérable et interfère avec un débat en cours sur la peine de mort. Zola était, bien sûr, étranger à ce crime mais dans l’esprit de Bruno, l’écrivain, dans ses écrits, rendait compte de faits sordides, certainement par goût. Pour le caricaturiste, Soleilland aurait très bien pu inspirer Zola pour un de ses romans.  

Les crimes de sang sont présents dans l’œuvre de Zola. On les retrouve dans Thérèse Raquin  ou dans La bête humaine. A la sortie de Thérèse Raquin, en 1867, la critique littéraire avait accueilli l’ouvrage de façon indignée. Zola prend acte que la critique l’assimile à « une sorte d’égoutier littéraire » et face à cela, il rédige, pour la seconde édition, une préface pour justifier ses choix[7]. « J’ai choisi des personnages souverainement dominés par leurs nerfs et leur sang, dépourvus de libre arbitre. […] Thérèse et Laurent sont des brutes humaines, rien de plus [ …]. J’ai cherché à suivre, pas à pas dans ces brutes le travail sourd des passions […]. Le meurtre qu’ils commettent est une conséquence de leur adultère, conséquence qu’ils acceptent comme les loups acceptent l’assassinat des moutons [ …] mon but a été un but scientifique avant tout ». En surplus, Zola explique qu’il a voulu étudier les désordres produits par les troubles du système nerveux entre deux natures, l’une « sanguine » et l’autre « nerveuse ». L’écrivain dit vouloir effectuer « un travail analytique comme les chirurgiens le font sur des cadavres ». Zola conclut en affirmant que le groupe d’écrivains naturalistes auquel il appartient « a assez de courage et d’activité pour produire des œuvres fortes, portant en elles leur défense ». Mais, d’évidence, rien n’y fait.

Pour railler le naturalisme zolien, les caricaturistes ont, bon nombre de fois, figuré une fleur ayant poussé dans un pot de chambre. Parfois la tête de Zola vient se joindre aux pétales.  

A chaque nouvelle publication, se multiplient les critiques les plus féroces. Suite à la parution du roman La Terre, en août 1889, Anatole France écrivait : « Son œuvre est mauvaise et il est un de ces malheureux dont on peut dire qu’il vaudrait mieux qu’ils ne fussent pas nés. [ …] Personne avant lui n’avait élevé un si haut tas d’immondices. C’est là son monument dont on ne peut lui contester la grandeur. Jamais homme n’avait fait un pareil effort pour avilir l’humanité, insulter à toutes les images de la beauté et de l’amour, nier tout ce qui est bon et tout ce qui est bien. »     

 Ces propos d’Anatole France repris dans le dessin de Bruno et insérés à droite sous le titre de la caricature[8] furent de celui-là même qui prononça l’éloge funèbre de Zola en déclarant notamment qu’il « fut un moment de la conscience humaine ». Aux obsèques de Zola le 5 octobre1902, dans son panégyrique, Anatole France, dreyfusard des premiers moments, regrette ses anciennes critiques. Il les qualifie de « reproches sincères, et pourtant injustes ». Anatole France ajoute que Zola « était profondément moral. Il a peint le vice d’une main rude et vertueuse »[9].  En faisant référence à la repentance d’Anatole France, Maurice Barrès, à la Chambre, blâme le revirement de l’écrivain.


La Bastille naît le 29 novembre 1902 et succède au périodique intitulé A Bas les tyrans[10]. Paul Copin-Albancelli[11] (1851-1939) a fondé et dirigé les deux journaux et a la particularité d’être un ancien boulangiste et également ancien franc-maçon. Deux épigraphes donnent la ligne de pensée de La Bastille : « La bastille moderne, forteresse du pouvoir occulte juif, c’est la Bastille maçonnique »  et « La nouvelle Bastille à prendre pour conquérir  la liberté, c’est la Bastille maçonnique ». En 1902, le dessinateur Bruno illustre l’affiche de promotion de la revue et représente une immense pieuvre. Un texte accompagne le dessin : « La pieuvre, c’est la Franc-maçonnerie. Elle s’applique sur la France, elle noue de ses longues bandes l’Armée, la Justice, l’Instruction publique, le Clergé, la Jeunesse, l’Administration, toutes les forces vives de la Nation. Elle l’épuise et la livre sans défense au Juif et à l’Etranger ».

L’administration du journal se situe au 33 quai Voltaire à Paris. Le même immeuble abrite la Ligue française antimaçonnique et la Ligue Jeanne d’Arc. Une figuration de Jeanne d’Arc est placée à gauche du titre du journal avec un dessin qui rappelle la grande toile d’Ingres « Jeanne d’Arc au sacre de Charles VII ».  

            Dans le dessin qui nous intéresse, à droite de l’image de Zola, en contrepoint, Bruno figure le maréchal Jean Lannes (1769-1809) dont les principaux faits d’armes l’associent aux victoires de Montebello, d’Austerlitz, d’Iéna et à la bataille d’Essling où, blessé, il perdit la vie. Il repose au Panthéon depuis 1810. Sur l’image, il pointe le doigt vers le drapeau où sont inscrit les noms des victoires. Il invective Zola pour le drapeau qu’il a « osé souiller » et également Marianne, mais de façon triviale : «  Mais prends garde, la Gueuse!... Ton vase est plein… et il va déborder ! [12]».

Le dessin réalisé par Bruno fonctionne sur le mode de l’opposition des deux entités que sont Zola et Lannes. Deux raisons principales expliquent cette mise en scène manichéenne.


La première est due à l’exaltation du sentiment patriotique que Lannes peut inspirer. La défaite de 1870, face à la Prusse, et l’humiliation vécue ont revigoré ce sentiment, parfois teinté de revanchisme. La nation a ainsi besoin de puiser après des héros qu’elle s’est choisis les inspirations de ses fougues patriotiques. A cet égard, les trois premières décennies de la Troisième République voient se multiplier les statues glorifiant les personnages d’importance. Le plus souvent, le fait d’armes victorieux justifie l’hommage rendu. La presse, pour sa part, célèbre de façon moins ostentatoire et plus discrète ses héros. A compter de 1882, la Ligue des patriotes de Déroulède, pour ne citer qu’elle, à travers son organe de presse Le Drapeau consacre régulièrement un texte et une image à une figure héroïque. Au delà des guerres récentes qui sacrent les nouveaux héros, les hommes du XIXe siècle vouent un véritable culte à Vercingétorix et Jeanne d’Arc, cette dernière éclipsant progressivement le chef gaulois. Longtemps, Jeanne a été l’une des héroïnes de la gauche de l’époque.  Le procès  de béatification de Jeanne d’Arc, ouvert par le Vatican en 1897, inscrit dans un processus de canonisation et mais également la crise de l’affaire Dreyfus, ont fait basculer la Pucelle dans le camp des nationalistes. Sa présence à gauche du frontispice de La Bastille en témoigne.

Pour en revenir à Lannes, moins connu par les hommes de ce début de XXe siècle, l’épée pointée vers « La Gueuse » et Zola apporte, à elle seule, l’onction héroïque. Lannes, maréchal auprès de Napoléon 1er, incarnait l’Empire ou l’envers de la République. Le dessinateur vise-t-il ici à faire la propagande d’une Restauration monarchique ? Cette perspective politique ne fait toutefois pas partie des préoccupations premières de Copin-Albancelli, qui, assez proche des thèses de L’Action française en accepte seulement la possibilité. Bruno semble également prêter assez peu d’intérêt à une telle option, si on s’en tient à l’abondant corpus de dessin qu’il a produit antérieurement à juin 1908.

L’autre raison de la présence de Lannes dans cette « une » de La Bastille, et qui semble primer,  semble purement circonstancielle. Faisant suite à l’intervention de Barrès à la Chambre, le petit fils du maréchal Lannes proteste contre l’entrée de Zola au panthéon, cet « insulteur de l’armée française ». Lannes fait partie de tous ces personnages présents dans le champ mémoriel, parfois convoqués à la faveur d’un événement.

A l’exception de Jeanne d’Arc, La Bastille restait muette sur la mémoire des héros historiques de la droite nationaliste d’alors.

En définitive, la presse de ce début de XXe siècle convoque rarement Lannes, personnalité héroïque parmi bien d’autres, pour exhaler les sentiments patriotiques des lecteurs.

La caricature de Bruno ne met pas spécifiquement l’accent sur l’affaire Dreyfus pourtant tellement rattachée à Zola. Le dessinateur privilégie l’ironie au profit de ce qu’il considère être le propre de la vie de Zola, cette permanence à produire des livres nauséabonds. Vu ainsi, la défense du capitaine Dreyfus peut n’apparaître que comme une péripétie dans la vie d’un écrivain raté qui  aura, très tôt, été pris dans les rets d’un dispositif caricatural avilissant et déniant son talent d’écrivain et son observation sagace de la société. Pour cette caricature, Bruno s’inscrit dans cette lignée.              

« La polémique est l’alcool fort du journaliste » expliquait Léon Daudet. Avec la caricature de Bruno et ses « atours » scripturaux et verbaux, nous sommes bien au delà de la simple polémique. Daudet prenait un malin plaisir à railler ses adversaires, dans une langue imagée. Ce dernier - membre de L’Action française - qui, de Clemenceau, avait écrit qu’il était « une tête de mort sculptée dans un calcul biliaire » ne pouvait qu’apprécier, en orfèvre, les charges anti-zolienne. Nous avons précédemment mentionné que des ouvrages tels Pot-bouille avaient été l’objet d’une réception dégoûtée et indignée. Pour certains des ardents détracteurs de Zola, ayant apprécié dans la contestation la forme outrancière, voire grossière, la charge de Bruno a pu procurer, à n’en pas douter, des instants jubilatoires.

Le 5 décembre 1897, dans Le Figaro, Zola s’indignait contre « la basse presse en rut ». Les années qui suivront donneront, hélas, une valeur accrue à ce qualificatif.  

 

 Septembre 2009

 

Voir l'interprétation de Laurent Bihl


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NOTES

[1] La Chambre des députés avait adopté la proposition de loi relative au transfert des cendres de Zola au Panthéon le lendemain de l’Arrêt de la Cour de cassation réhabilitant Alfred Dreyfus. Le Sénat avait, à son tour,  voté la proposition le 11 décembre 1906. La loi fut promulguée le 15 décembre.

[2] Maurice Barrès (1862-1923) fut élu membre de l’Académie française le 25 janvier 1906. Voir de Barrès son  livre référence où il développe ses principes du nationalisme : BARRÈS Maurice, Scènes et doctrines du nationalisme, Paris, Juven, 1902.

[3] TILLIER Bertrand, Cochon de Zola ou les infortunes caricaturales d’un écrivain engagé, Paris, Séguier, 1998. Citons un autre ouvrage d’importance : GRAND-CARTERET John, Zola en images, Paris, Félix Juven, 1908.

[4] Bruno a participé à plusieurs recueils satiriques tels « Les albums de L’Intransigeant », de 1901 à 1905, publiés par L’Intransigeant d’Henri Rochefort. Bruno  a  également signé des dessins  pour les recueils titrés « Les gens du Bloc ». La première parution de 1903, « Autour du cabinet », est préfacée par Edouard Drumont et François Coppée et la seconde de 1904, « Chéquards, pochards, mouchards », est préfacée par Henri Rochefort. Ces deux albums furent publiés par la Librairie antisémite à  Paris.

[5] Le Pèlerin du 31 juillet 1898 et la livraison n°4 (du 3 novembre 1899) du Musée des Horreurs, série de 51 affiches. Pour cette quatrième livraison, Zola y est « Le Roi des porcs ».

[6] Voir BERLIÈRE Jean-Marc, Le crime de Soleilland ; 1907, les journalistes et l’assassin, Paris, Taillandier, 2003.

[7] La préface est datée, par Zola,  du 15 avril 1868.

[8] Ils sont extraits d’un article  publié dans La Vie littéraire, 1re série, pages 225 à 238,  chez Calmann-Lévy, en 1889. Il faut toutefois noter que dans le dessin de Bruno des phrases sont inversées par rapport au texte d’Anatole France, ce qui n’enlève rien au sens ni à la force de  la critique.

[9] Pour appréhender l’évolution de la pensée d’Anatole France, la façon dont il vécut l’affaire Dreyfus et son rapprochement avec Zola, voir l’ouvrage : BANCQUART Marie-France,  Anatole France, un sceptique passionné, Paris, Calmann-Lévy, 1984.

[10] Cette revue hebdomadaire a paru du 21 avril 1900 au 11 octobre 1902 sur 79 numéros. La Bastille cesse de paraître le 31 juillet 1915.

[11] Parmi la dizaine d’ouvrages publiés par Copin-Albancelli, voir : COPIN-ALBANCELLI Paul, Le dramemaçonnique. Le pouvoir occulte contre la France, Paris, La Renaissance française, 1908.

[12] Le vocable de Gueuse apparaît de façon sporadique peu après l’instauration de la Troisième République, et, au fil du temps, intègre, presque exclusivement, le dispositif langagier des droites antiparlementaires et plus spécifiquement antirépublicaines.

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