Dans cet ouvrage collectif, Cédric Passard et Denis Ramond ambitionnent de questionner un genre issu de la tradition antique, mais sans cesse renouvelé par l’évolution des sociétés. A la question traditionnelle « de qui se moque-t-on » qui se concentre sur les cibles de la satire, cet ouvrage préfère un angle de réflexion plus large. La satire ne se définit en effet pas seulement par ses cibles. Elle se caractérise par la place et les rôles que les sociétés lui accordent, la satire oscillant en permanence entre admissibilité, pertinence et au contraire mode d’expression intolérable et illégitime. Elle se caractérise donc par les tensions qu'elle suscite ! Les deux auteurs ont invité une vingtaine de chercheurs.ses (principalement) à explorer « l’espace de la satire » définit par une pratique transversale et perméable qui se structure au contact de champs aussi divers que la politique, la littérature et les arts, la psychologie, les questions juridiques et bien sûr la fabrique médiatique. Avec pour sous titre « satire et liberté d’expression », l'ouvrage permet d'explorer différents supports de la satire, littéraire ou visuelle, donc éventuellement dessinée ou « jouée » par des humoristes ou par des marionnettes à la télévision. La question de la liberté d’expression et de ses limites, posée depuis 2005 et l’affaire des caricatures de Mahomet, nourrit la réflexion, qui ne se limite pas à la période contemporaine, mais opère des focus sur des expressions spécifiques et ponctuelles de la satire depuis le 19e siècle, comme par exemple les chansons satiriques dans les années 1800-1850, les caricatures socialistes (et non anti-socialistes) en 1848, la caricature anticléricale à la fin du 19e siècle, la satire de gauche et de droite dans les années 1930, etc. De nombreuses contributions portent plus particulièrement sur le contemporain : analyses d’œuvres littéraires, les grands procès autour de la satire (caricature, rap, etc.), mais aussi les humoristes (Coluche, Dieudonné) ou les émissions télévisées centrées sur les marionnettes.
Si l’ensemble est incontestablement stimulant avec un regard qui ne se limite pas seulement à la France, le lecteur relèvera néanmoins de fortes disparités entre les contributions. Disparités dans les approches méthodologiques, disparités dans les intentions affichées et le contenu de certaines contributions peu convaincantes sinon obscures. Mais le lecteur aurait tort de s’arrêter en chemin, la fin de l’ouvrage réservant quelques analyses particulièrement stimulantes. Ainsi l’article de Nelly Quemener « Entre rire et dégoût. Saisir les réactions public à Dieudonné », vaste réflexion sur la question des limites de la satire, ou encore la contribution très pessimiste en fin d’ouvrage de Marc Angenot. L’auteur, qui, dès les années 1990 soulignait les risques encourus par la liberté d’expression dans les démocraties, porte, trente ans plus tard, un jugement plus noir encore sur nos sociétés tétanisées par les revendications communautaristes de tolérance, au nom de laquelle la liberté d’expression voit peu à peu son champ d’action réduit.
Sur ces questions, le lecteur notera d’ailleurs le grand écart entre les auteurs/trices, certain.e.s reprochant à Charlie Hebdo les caricatures visant Mahomet/les intégristes/musulmans, tandis que d’autres saluent au contraire le choix du journal en y voyant une critique de l'intégrisme, et donc le symbole de la liberté d’expression même. Un ouvrage qui donne incontestablement à réfléchir !

Guillaume Doizy

PS : Cédric Passard et Denis Ramond ouvrent leur introduction par cette phrase : « L’espace de la satire semble s’être considérablement réduit ces dernières années, comparé à ce qui serait son âge d’or sous la Troisième République, voire à un certain moment libertaire des années 1960-1970 ». On s’étonnera de voir des auteurs aussi sérieux colporter cette image d’Épinal. Après la loi de juillet 1881 sur la liberté de la presse, au moins quatre dessinateurs de presse et un éditeur ont purgé des peines de prison en France : un dessinateur pour une charge contre des religieuses, un éditeur pour un dessin représentant Marie enceinte (paru dans La Calotte de Marseille), et enfin trois dessinateurs pour avoir caricaturé des militaires (Alfred Le Petit, Aristide Delannoy et Grandjouan, ce dernier échappant à la prison suite à un exil forcé à l’étranger, puis à une amnistie). N’oublions pas que des dizaines de journalistes antimilitaristes on goûté à la prison entre 1890 et 1914. Les archives de police de la Belle Époque sont truffées de rapports signalant la traque d’affiches satiriques politiques par des policiers dont le travail consistait à relever l’emplacement des placards et à les lacérer. On peut également évoquer la multiplication des interdictions d’affichage de journaux satiriques ordonnées par les préfectures, sans oublier les difficultés de distribution de certains titres dans les réseaux privés. Par ailleurs, que signifie « liberté d’expression » quand, dans les colonies, seuls les colons peuvent publier des journaux satiriques, comme en Algérie par exemple ? Quelle liberté d’expression dans une société dans laquelle les femmes sont exclues du droit de vote et de candidature, et qu’une seule dessinatrice officie parmi des centaines de dessinateurs ? Enfin, est-il vraiment pertinent de parler de liberté d’expression dans une société hiérarchisée. La satire n’est-elle pas l’apanage des classes dominantes, ou au moins intermédiaires, qui disposent de moyens culturels et matériels, qui peuvent être lus comme des instruments de domination ? Enfin, concernant les années 1960-1970, les dessinateurs de Hara-Kiri et Charlie-Hebdo n’ont eu de cesse de se confronter à la justice, sans parler d’autres dessinateurs ou journaux qui, sous de Gaulle, ont subi de très nombreuses condamnations.
Il serait temps de s’interroger sérieusement sur ce qu’est réellement la liberté d’expression et quelles sont ses limites, sans se bercer d’illusion sur un passé érigé à tort au rang de modèle.

L'ouvrage comprend les contributions de Marc Angenot, Paul Aron, Laurent Bihl, Marlène Coulomb-Gully, Laurence Danguy, Philippe Darriulat, Marie Duret-Pujol, Guillaume Grignard, Pierre-Emmanuel Guigo, Guy Haarscher, Olivier Ihl, Dominique Lagorgette, Jacques Le Rider, Nelly Quemener, Denis Saint-Amand, Carole Talon-Hugon, Léa Tilkens, Dominique Tricaud et David Vrydaghs.
Tag(s) : #Comptes-rendus ouvrages, #News

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