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Dessin de Edmond Lavrate, « Bible pour rire », Le Monde Plaisant n° 159, 4/6/1881.

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Bible pour rire et Bible comique

Lavrate se différencie encore de la caricature républicaine, violemment anticléricale mais respectueuse de la religion, en s’amusant des Ecritures. Dans de nombreuses scènes de ripailles ou même de messe, le décor présente souvent parmi les accessoires quelque tableau, accroché au mur, figurant un épisode des Ecritures. Dans une scène de fuite en Egypte (31), Joseph, affublé de cornes de cocu lève un balai menaçant en poursuivant Marie. Elle tient dans ses bras Jésus, et tous deux sont assis sur un âne qui galope si furieusement que des excréments sortent de son anus ! Avec une autre petite scénette, Lavrate choisit de montrer Adam et Eve chassés du Paradis par un sergent de ville aux allures bonapartistes. Dans un salon où banquettent des curés, Marie, en statue décorative, est dotée d’une forte poitrine, car elle est manifestement enceinte.
Trois pochades prennent pour sujet principal un épisode biblique ou un aspect du dogme. Noé, dans un beau dessin en couleur (32), invite les animaux à pénétrer dans son arche… assez moderne puisqu’il s’agit d’un bateau à vapeur. Affublé d’une peau d’animal et d’un chapeau grotesque, Noé, muni d’un parapluie (il a, en effet, été « prévenu par son ami Mathieu Lanceblague (33)» qu’il allait beaucoup pleuvoir) fait face à une horde d’animaux anthropomorphisés. Un serpent est affublé du visage de Napoléon III, un autre porte un casque à pointe. La tête du chameau ressemble à celle de l’impératrice Eugénie, etc. Deux autres pochades s’intéressent l’une au Paradis, l’autre à son entrée, en présentant Jean Hiroux qui demande la clef des « lieux » à St Pierre (34).
Toutes ces images s’inscrivent dans une offensive comique contre les Ecritures. En fait, en juin 1881, Le Monde Plaisant offre à ses lecteurs une première livraison gratuite d’une Bible pour rire qui en comprendra dix neuf, au prix de 25 centimes chacune. D’un petit format oblong, la couverture en couleur montre Moïse, avec à ses pieds les tables de la Loi, annonçant à son de trompe la nouvelle création de Lavrate. Chaque page présente deux dessins de bonne taille au dessous desquels une courte légende comique vient éclairer la scène. Le premier fascicule s’intéresse à la Création, le second à l’histoire d’Abel et Caïen, puis au déluge. On découvre ensuite à la vie d’Abraham et le sacrifice de son fils, etc.
Au début de l’année 1883, Auguste Deslinière, un écrivain satiriste, devient rédacteur en chef du Monde Plaisant. Forts du succès de la Bible pour rire, les deux Deslinière, sous le pseudonyme de Beausapin et Lavrate reprennent l’idée, mais cette fois c’est le texte qui prédomine, les dessins, reprenant en partie ceux de la bible de 1881, venant illustrer la narration. Une réclame annonce que la lecture de l’opuscule, fort de plus de six cent pages, fera « mourir de rire » le lecteur.
Ces deux ouvrages qui se vendent « chez tous les Libraires, kiosques et marchands de journaux de Paris, des départements et des colonies » ne sont pas isolés. Une réclame met en garde et prévient le lecteur de ne pas se « tromper de titre ». En effet, le début des années 1880 et les décennies qui suivent sont marqués par une multiplication des parodies des textes « sacrés » qui s’en prennent autant à l’Ancien qu’au Nouveau Testament (35). Beausapin et Lavrate prévoyaient eux aussi de s’attaquer au « Fils de Dieu », mais l’ouvrage, annoncé par la Librairie du Monde comique, semble n’avoir jamais vu le jour.
La Bible pour rire ou la Bible comique sont des parodies de l’Ancien Testament. Le premier en images, la première, fondée sur un gros texte, raconte les événements bibliques avec une forte dose d’anachronisme et de hiatus géographique, puisque la majorité des actions se déroulent dans le contexte de la première décennie de la IIIe République à Paris et dans sa banlieue. La place nous manque ici pour une analyse minutieuse des centaines de dessins qui illustrent ces bibles. Notons une bonne dose d’impertinence, alors qu’en cette fin de XIXe siècle la Bible reste un texte profondément vénéré. Lavrate représente Dieu sous la forme d’un petit homme, nu et barbu, ayant dormi une éternité (donc dans le noir avec son bonnet de nuit), et se réveillant avec difficulté. Il baille, s’étire sur ses jambes malingres et semble s’ennuyer bougrement. Ainsi décide-t-il de créer le monde. Pour la lumière, il accroche un petit soleil à un clou. Quant aux animaux, à peine créés, les voilà qui dansent par couples paradoxaux : un chien avec un chat, une poule avec un renard. L’éléphant boit du vin et semble totalement enivré, la tortue fume la pipe et le lapin joue du tambour. Quelle création !
La parodie biblique reprend les armes du comique anticlérical. Pour ce qui est de l’anachronisme, citons la scène ou Caïn tue Abel, avec un… fusil. En règle générale, la tenue vestimentaire de rigueur est contemporaine du XIXe siècle. Parfois, des personnages bibliques prennent l’apparence de célébrités de l’histoire de France. Ainsi, dans la Bible Comique, Lucifer est soudain devenu « Luci-Ferry », avec ses rouflaquettes caractéristiques. Par contre, Hérode est transformé en roi Soleil affublé d’une tête de porc !
Il faut noter que cette production parodique contre les Ecritures répond à un regain de mysticisme religieux, une multiplication des pèlerinages et à une instrumentalisation de plus en plus grande de l’image : traditionnelle, avec les représentations bibliques dans les édifices religieux et dans l’Art ; nouvelle avec l’illustration des catéchismes et des bibles, et bientôt utilisation de caricature dans la presse et notamment dans La Croix ou encore Le Pèlerin.

Procès, amende et prison
Fin 1882, le journal s’adresse, ce qui est exceptionnel à ses lecteurs et à ses « confrères », pour une mise au point. « Il y a quelques semaines, les journaux annonçaient qu’une « feuille pornographique » venait d’être saisie, et que des poursuites allaient être dirigées contre elle (36)». Cette « feuille pornographique », c’était le Monde Plaisant.

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Dessin de Edmond Lavrate, sans titre, Le Monde Plaisant n° 228, 30/9/1882.

En effet, un numéro de septembre 1882 est saisi. Lavrate, comme à son accoutumée, s’est amusé à peindre une scène de vie monacale. Des sœurs, dans un prieuré, discutent avec leur vieux jardinier, dont le nez est manifestement à l’image de son foie, c'est-à-dire cirrhotique (37). L’homme, dont la poche de tablier est gonflée de manière toute suggestive d’une bouteille à l’embout légèrement bombé, se plaint auprès de la Mère Supérieure. « Je me fais vieux, explique-t-il, je ne peux plus suffire à la besogne ; faut tous les jours arroser les jardins de ces dames, les planter, les ratisser, les biner, etc. ». Alors que les personnages représentés se tiennent droits et dignes, (seules quelques sœurs esquissent un sourire), les allusions grivoises ne font aucun doute.
Lavrate, pour ce dessin « obscène » est condamné à 6 mois de prison et 100 francs d’amende, Strauss, vendeur en gros à 2000 francs, les deux frères imprimeurs à 1000 francs chacun. La condamnation est confirmée par un arrêt de la cour d’appel de Paris en date du 12 décembre 1882 et sera effectivement appliquée (38), ce que le dessinateur immortalisera dans une belle pochade où il se représente dans une cellule, un grand porte-mine en main, allongé sur la paille, alors que des curés dansent en se réjouissant tout autour de lui !
Pourtant, Le Monde Plaisant considère la qualification de « pornographe » totalement injuste. La revue en appelle à ses lecteurs : « depuis cinq années que ce journal existe, nous nous sommes efforcés, […] de vous offrir, dans notre texte comme dans nos dessins, des sujets plaisants – titre oblige, - gaulois avant tout, ne pouvant exciter qu’un rire sain et honnête ». Bien évidemment, seuls « les sourds-muets et les gens graves » seraient à l’abri d’un « petit écart », d’un « trait dépassant peu ou prou la mesure ».
Divers rapports de police (39) dont l’un doit donner un avis sur le recours en grâce de Lavrate se font, cette fois, bien moins amènes à l’égard de Lavrate. Sa « conduite habituelle est mauvaise, sa moralité détestable ; il n’est connu que sous un jour défavorable ». Il serait célibataire tout en ayant une maîtresse à Paris, établie comme modiste ou mercière et avec laquelle il a eu un enfant. « Il n’est pas bien considéré à Romainville, apprend-on. On lui repproche d’avoir cherché à nuire à des personnes qui lui sont venues en aide lors de la mort de sa mère, et notamment le curé de Romainville et plusieurs négociants de cette localité ». « D’un caractère irascible, il se dit indépendant, maître d’attaquer et de tourner en ridicule qui bon lui semble et se vante d’avoir « goûté de sainte Pélagie ». Attaché à la rédaction du Journal de St Denis, Lavrate critiquerait constamment, dans ce journal, la municipalité de Romainville, en la personne de son adjoint, M. Dargent, qui menace, toujours d’après le rapport, de le poursuivre en diffamation. Le conseil municipal de Romainville se serait réuni en session extraordinaire pour dénoncer les articles de Lavrate et soutenir son édile. Lavrate enfin est considéré « comme un homme sans opinion, écrivant et dessinant tout ce qui peu lui rapporter de l’argent. On l’a surnommé, à Romainville, le « Graveleux caricaturiste » et on ne lui connaît pas d’autres moyens d’existence que son emploi de dessinateur au Monde Plaisant ».

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Dessin de Edmond Lavrate, sans titre, Le Monde Plaisant n° 262, 26/5/1883 (Page gauche).

On imagine aisément combien Lavrate devait peut apprécier la compagnie des curés, après avoir dessiné ses si nombreuses pochades anticléricales et publié sa drolatique Bible pour rire.
Une seconde vie pour les dessins de Lavrate
Pour le Dico Solo, Lavrate décède en 1888, alors qu’une notice de police attend le 27 octobre 1899 pour constater sa mort. Pour autant, sa signature disparaît de la presse comique à la fin de la décennie 1880. Mais après 1900, ses aquarelles réalisées pour le Monde Plaisant sont rééditées. Dès 1904, La Lanterne, offre à ses abonnés des « primes » gratuites qui comprennent « une très importante collection de dessins coloriés, représentant des scènes comiques empruntées à la vie quotidienne des curés, moines, frères, sœurs, etc. Tous ces dessins de Lavrate, le grand caricaturiste anticlérical sont d’un comique extrême. Ils sont tirés en cinq couleurs sur beau papier de 50cm sur 32. De plus, une série de cartes postales a été composée ave les plus amusants des grands dessins de Lavrate (40)».
En fait, c’est un éditeur spécialisé, René Godfroy, venu à l’anticléricalisme en réaction à l’affaire Dreyfus, qui fournit La Lanterne, et d’autres journaux, de ces rééditions de Lavrate. Il réimprime début 1905 la série intitulée « Nos bons curés » ainsi que plusieurs dizaines de cartes postales.
La Lanterne n’en est pas à son coup d’essai quant à l’utilisation de la caricature. Elle poursuit sa propagande par l’image inaugurée fin 1902 avec une affiche du dessinateur Ogé intitulée « Voilà l’ennemi » et diffusée quelques semaines avant la création d’une « Association anticléricale et républicaine des Lanterniers » vouée à un important succès. En novembre 1904, par exemple, une communication de l’organisation des Lanterniers prouve combien la caricature avait pénétré le milieu militant anticlérical et libre penseur qui se reconnaissait bien évidemment dans les pochades de Lavrate, pourtant vielles de plus de 20 ans : « nous expédions en ce moment à nos amis les secrétaires de groupes de lanternier un certain nombre d’imprimés que nous le prions de faire distribuer dans les loges, sociétés de libre pensée, comités républicains etc. (…) Les gravures et cartes spécimens qui sont jointes à nos envois pourront être placées dans leurs salles de réunion (41)».
Début janvier 1905 c’est le Radical, quotidien officieux du gouvernement, franc soutien de la politique de Combes et de la séparation des Eglises et de l’Etat, qui, sous le titre de « propagande anticléricale par l’image », explique qu’« encouragés par l’énorme succès remporté par nos cartes postales L’Expulsion des jésuites et Le Lapin des Chartreux, nous avons décidé, à titre de propagande, d’offrir à nos lecteurs une nouvelle série de vingt-quatre cartes postales colorisées dues au crayon si habile de Lavrate, le plus anticlérical de nos caricaturistes (42)» sous entendant donc que Lavrate est encore envie.

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Dessin de Lavrate, carte postale colletion René Godfroy, n°25, sd.

La Raison, organe plus théorique dirigé par le défroqué Victor Charbonnel, diffuse elle aussi des dessins de Lavrate sous forme de cartes postales entre 1904 et 1907.
Ces dessins, largement diffusés par la presse propagandiste, s’inscrivent dans ce que l’on peut appeler le militantisme par l’image (43), propre à ce début de XXe siècle. Pour la première fois les moyens techniques d’impression permettent à l’image d’être multipliée à faible coût sur des supports volants (affiches, cartes postales, tracts, papillons gommés) propres à être diffusés par un milieux activiste qui veut en finir avec l’Eglise, voire même la religion.
Les pochades de Lavrate qui semblaient presque ignorer les mesures de Jules Ferry et des différents gouvernements républicains contre l’Eglise dans les années 1880, trouvent un écho auprès d’une population nouvellement gagnée aux idées libres penseuses suite à l’affaire Dreyfus. La caricature anticléricale ne se contente plus seulement de critiques politiques (44), mais attaque dorénavant tous les corps de l’Eglise, prêtres, séminaristes, moines, nonnes, ainsi que la hiérarchie, évêques, cardinaux et papes sur le terrain des moeurs.
On souligne la lubricité du curé ou du moine pourtant tenus par le vœu de célibat ou de chasteté. La caricature la plus radicale, qu’on retrouve en général dans des journaux de liés à la libre pensée (Les Corbeaux (45), La Calotte de Marseille, L’Internationale, La Calotte de Paris, etc.) insiste sur leur cupidité, montre un clergé riche, avare et égoïste. A l’opposé de la rigueur morale supposée des ecclésiastiques, les gens d’Eglises pratiquent abondamment l’orgie. Prêtres, sœurs, moines et bigots s’ébrouent dans des danses frénétiques et endiablées où le vin coule à flot. Le dessinateur représente le personnel ecclésiastique dans sa vivante diversité sociologique à laquelle est confrontée la population, -et donc le destinataire de ces caricatures - au quotidien, dans les hôpitaux, à l’école, dans la rue, etc.
Pourquoi la caricature anticléricale abandonne-t-elle, à la fin du XIXe siècle, la figure symbolique voire allégorique du Jésuite, au profit de ce « naturalisme caricatural » qui vise une palette plus large d’acteurs religieux ? D’une part, l’anticléricalisme de la fin du siècle se fait plus populaire et virulent, il vise plus les personnes que les symboles. En outre, la caricature politique évolue elle aussi, et s’intéresse de plus en plus aux types sociaux ou aux types politiques comme on le voit dans l’Assiette au Beurre, par exemple. Et du point de vue de la question religieuse, la politique gouvernementale change, elle aussi.
Depuis la loi de 1901 sur les associations voulue par le président du Conseil Waldeck-Rousseau, la loi oblige toutes les congrégations à demander une autorisation à l’Etat, en vue de leur légalisation, sous peine d’être interdites. Combes applique la loi avec vigueur entre 1902 et 1904. La police procède à des fermetures d’établissements religieux, monastères, prieurés et écoles catholiques. On assiste alors à un exode de congréganistes réfractaires ou interdits vers la Belgique, l’Allemagne ou encore l’Italie.
Les « pochades » d’Edmond Lavrate, semblaient presque déconnectées de leur temps, et en tous cas, présentaient des thématiques assez différentes de celles de la caricature républicaine d’alors. Elles deviennent, après 1900, de par leur caractère trivial et dégradant, d’une vivante actualité. La caricature en 1905, en plus de dénoncer les visées politiques du clergé, tente d’établir une profonde césure morale et affective entre les populations et les gens d’Eglise. Voilà qui explique l’étonnante seconde vie des pochades de Lavrate, après un silence d’une vingtaine d’années !

Guillaume Doizy

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Caricature anticléricale

Dessinateur de presse



Notes
(31) Le Monde Plaisant n°181 du 5 novembre 1881.
(32) « L’Arche de Noé », dessin de Lavrate, in Le Monde Plaisant n°238, 9 décembre 1882.
(33) Donc Dieu.
(34) « Jean Hiroux à la porte du Paradis », dessin de Lavrate in Le Monde Plaisant n°302, 1er mars 1884.
(35) LALOUETTE Jacqueline, La Libre pensée en France, 1848-1940, Albin Michel, 2001, p20 à 211.
(36) Le Monde Plaisant n°233, 4 novembre 1882.
(37) Le Monde Plaisant n°228, 30 septembre 1882.
(38) Ce qui explique l’apparition de dessinateurs autres que Lavrate pendant quelques mois au Monde Plaisant, dont Alfred Le Petit.
(39) APPP, Ba 1444, rapports du 8 octobre 1882 et du 5 janvier 1883.
(40) La Lanterne, 29 octobre 1904.
(41) La Lanterne, 17 nov 1904
(42) Le Radical, 20 janvier 1905.
(43) « Caricatures et lutte anticléricale », DOIZY Guillaume, in 1905, La séparation des Eglises et de l’Etat, SCHIAPPA Jean-Marc coord., Ed. Syllepse, 2005, pp 211-218.
(44) Pour comparer les deux types de caricatures, voir les deux livres suivants : LALOUETTE, DIXMIER et PASAMONIK, La République et l’Eglise, Image d’une querelle, La Martinière, 2005 ; DOIZY et LALAUX, A bas la calotte ! La caricature anticléricale et la séparation des Eglises et de l’Etat, Ed. Alternatives, 2005.
(45) « Une revue anticléricale : Les Corbeaux », DOIZY Guillaume in Gavroche n°140, mars-avril 2005, p. 8 à 13.
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