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Dessin de Maurice Henry, reproduit dans Voyages du rêveur, Paris, Albin Michel, 1979 

Par Scylla Morel
 
La télévision occupe aujourd'hui une place importante dans le quotidien de chacun. Elle est créditée, quoi qu'on en dise, d'une certaine légitimité, voire "aura" propre à la nature de l'image elle-même. Mais en a -t - il toujours été ainsi ? 
Le dessin de Maurice Henry paraît en 1979. A cette date, les Français disposent presque tous d'un poste dans leur foyer et peuvent recevoir trois chaînes publiques depuis 1973. 
 Si  les années 1960 ont été celles de la démocratisation de l' "étrange lucarne" (comme la nomment le Canard Enchaîné),  la télé devenant  un loisir domestique, quotidien et familial,  l'objet n'a rien d'ordinaire. 
Instrument de propagande du pouvoir ("J'ai la télévision, je la garde" aurait dit de Gaulle qui s'estimait lésé par les autres médias), nouveau support de la culture de masse, objet symbole de la société de consommation, le téléviseur est critiqué par certaines élites.
Car de bien culturel et éducatif dans les années 1950, la télévision s'est muée en divertissement = le "8ème art". Il ne suscite que désintérêt à mesure qu'il se massifie. La télévision est attaquée comme spectacle, mais surtout dans ses effets, dans sa fascination imbécile (certains parlaient alors d'un effet "massage").
A travers elle, c'est toute la culture de masse qui est en procès. Ainsi dans les années 1970, Jean Baudrillard stigmatise l' "idéologie égalitaire du bien-être", la "démocratisation de la télévision, de la voiture, de la chaîne stéréo" (in La Société de consommation, ses mythes, ses structures, 1ère éd. 1970, Paris, Gallimard, 1983, p. 60) Les classes moyennes supérieures elles-mêmes commencent à dédaigner ce média décidément trop "populaire". 
Ancien journaliste pour le magazine cinématographique L'Ecran Français, Maurice Henry moque ici la loghorée du discours télévisuel plus que la télévision elle-même : c'est par l'utilisation qu'il en fait que le téléspectateur va se distinguer.
L'apparition de la deuximème chaîne en 1964 a été le premier élément de différenciation. Des antennes d'un type nouveau remplacent alors, dans les faits et peu à peu dans les dessins, les rustres rateaux installés sur les toits.
Objet technique, symbole social : la télévision, son écoute, commencent à se singulariser. Les agriculteurs restent les moins bien dotés. Ceci s'explique par l'équipement tardif des régions rurales en émetteurs.
A  la fin des années 1970, la télécommande (créée en 1961) se banalise peu à peu. Il faut attendre 1978 pour que le magnétoscope devienne un outil de plus dans le choix de la pratique de l'écoute télévisuelle.
Bien courant dont la possession n'est plus liée au revenu, sa fabrication n'est plus aussi valorisante et l'objet n'a plus besoin d'un réseau de spécialistes pour être vendu. Au début des années 1980, déjà un quart des téléviseurs noir et blanc sont vendus dans les grandes surfaces aliementaires et seulement 15% par des spécialistes de l'équipement ménager.  Cet aspect illustre la banalisation d'un objet dont la technicité n'effraie plus.  
En 1975, un journaliste de France Soir expliquait  que "refuser la télévision, c'est  un coup d'éclat". Ce qui restait une fête dans les années 1950 est devenu un besoin!
Les Français des années 1970 incarnent la "génération télé"; sa possession répond à un conformisme social si fort que son absence dans le logement ne peut signifier que l'extrême pauvreté matérielle...ou un choix culturel, d'ailleurs réservé aux classes supérieures. 
Maurice Henry, à travers son dessin nous convie donc à nous intéresser à l'acquisition par un cinquantenaire, portant proprement imper et chapeau, d'un poste de télévision.
Il est accompagné par un  vendeur en électroménager, appelé à le conseiller.
Six modèles de récepteur sont poroposés à l'achat. Tous différents, ils n'en diffusent pas moins une image identique et répétée d'un journaliste lisant ses notes.
Mais c'est une septième télévision que désigne notre Gus et ajoute, lapidaire :
_ " Je préfère celui-ci. Je n'aime pas beaucoup la télé...."
La réplique du petit personnage introduit un court-circuit du sens entre l'objet et son utilisation.
Notre brave vendeur paraît désemparé devant ce choix aberrant  : ce bon monsieur ne vient-il pas d'opter pour le seul poste défectueux ?  
Caractéristique de l'humour poétique, insolent et frais de Maurice Henry, ce dessin propose une échappée naïve mais non moins critique de notre quotidien. Le dessinateur exploite une ligne claire qui centre notre intérêt sur cette saynète : le graphisme attire l'attention sur l'insolite tandis que la réplique vient à la rescousse pour introduire l'incongru et désamorcer la banalité.
Privilégié par les dessinateurs de presse des années 1950, tels que Mose, Chaval, Bosc, Chas Addams et bien d'autres,  le gag graphique offre une autre manière de lire la réalité et permet d'explorer toutes les situations de l'insolite au quotidien.
Le travail intellectuel du gag établit un écart avec le sens commun : la réplique porte en elle une critique de la vie banale, symbolisée par l'image identique du présentateur diffusée via différents modèles de récepteurs. Certes, une distance ironique est créée, mais le lecteur reste dans la sécurité de ses habitudes : si la critique permet d'aller au-delà d'un simple effet comique, nos repères habituels ne sont pas bouleversés.
 
Maurice Henry, l'anticonformiste : quelques données biographiques   
Né en 1907, la jeunesse de Maurice Henry est  marquée par la critique de la société bourgeoise et sa rencontre, en 1926, avec ceux qui formeront le Grand Jeu.
Très proche du photographe Artür Harfaux, il a participé effectivement à ce groupe d'avant garde constitué autour de  Réné Daumal, Roger Gilbert-Lecomte et Roger Vaillant.
En 1932, il rejoint André Breton et les surréalistes et prend part  à leurs activités jusque dans les années 1950. Son oeuvre reste marquée par le rêve et le fantastique, l'humour noir de ce mouvement artistique. 
Depuis 1929, le journalisme est la clé de son autonomie financière : il se fait critique cinématrographique mais c'est le dessin d'humour qui lui ouvre les chemins de la liberté.
Ses dessins paraissent dans France Observateur, Le Figaro, L'Os à Moelle, Combat, Paris Match, etc...
En 1941, il crée pour le cinéma, avec A. Harfaux, Les Gagmens associés, sketches  inspirés des Pieds Nickelés
Il reçoit le Grand Prix de L'Humour Noir en 1975 et le Grand Prix National des Arts Graphiques en 1983, un an avant sa mort.
 
Publié en 1979, Voyages du rêveur est le onzième recueil de dessins humoristiques publié par Maurice Henry. Mais surtout, il a été édité chez Albin Michel dans la collection "L'Oeil à plume", collection créée et dirigée par la dessinateur Jean-Pierre Desclozeaux, que nous retrouvons toutes les semaines dans la rubrique "Gastronomie" du Monde.
 
Quelques sources documentaires autour de Maurice Henry :
Depuis 1995, l' Institut Mémoire de l'édition contemporaine (IMEC) met à disposition des chercheurs les archives de Maurice Henry : le fonds, constitué de 90 boîtes, comporte, entre autres, ses manuscrits, carnets et journaux, les archives éditoriales, iconographiques et audiovisuelles, etc.
Le Musée des Beaux Arts de Reims consacre une section au Grand Jeu. Un espace est dévolu à Maurice Henry qui met en valeur toutes les facettes de son oeuvre.
Le site des archives de l'INA propose un court extrait vidéo dans lequel vous pouvez voir Maurice Henry témoigner sur la personnalité d'Aragon et du milieu artistique et littéraire de Montparnasse (INA, archives de l'ORTF, "Les heures chaudes de Montparnasse", 16 septembre 1963). 

 
Caricature et télévision : éléments bibliographiques
DUCCINI, Hélène, "La télévision au pilori de la caricature, 1950-2000", in MédiaMorphoses, n°20, mai 2007, p. 129-132.
GERVEREAU, Laurent, "De l'objet à  l'image. Les représentaitons de l'étrange lucarne", in La Grande aventure du petit écran. La télévision française (1935-1975), Paris, BDIC / INA, 1997, p287
RONGE, Peter, Dessine - moi la télé. Petite anthologie de dessins d'humour, Paris, Liana Levi / Arte-La Sept éditions, 1994
SCAGLIA, Dominique, Prise de télé, Paris, Editions Librairie du Labyrinthe, 2006.

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