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Par Raymond Bachollet.

Le projet de monument dessiné par Henri-Gabriel Ibels, ci-dessus, est paru pendant l'Affaire Dreyfus en couverture de l'hebdomadaire Le Sifflet, n°38 du 21 octobre 1898. Il présente en exergue une coupure de presse : “Un concours est ouvert entre les artistes pour élever un monument à la mémoire du colonel Henry” (Les Journaux) et sous le dessin le titre choisi suivant : "Le colonel Henry gardant le secret de l’État-major".

Hubert Joseph Henry est un officier français, né en 1846 dans la Marne, qui a eu un comportement héroïque pendant la guerre de 1870, puis pendant les campagnes de Tunisie et du Tonkin. Affecté ensuite au Service de renseignements de l'état-major général, il est très apprécié par ses supérieurs mais, issu du rang, il supporte mal les officiers instruits qui n'ont pas comme lui de valeureux états de service ; c'est ainsi qu'il devient par conviction viscérale le principal accusateur du brillant capitaine Dreyfus, polytechnicien, alsacien et de confession juive, alors en stage à l'état-major ; il le désigne nommément comme un traître, ayant fourni à l'ennemi des documents "secret défense", lors de son procès à huis clos devant le conseil de guerre de Paris en 1894 qui condamnera l'officier à la dégradation et à la détention perpétuelle. Henry réussit aussi, avec la complicité des généraux de l'état-major, à compromettre et faire éloigner le responsable de son service, le commandant Georges Picquart qui a découvert des preuves de l'innocence de Dreyfus. Pour étayer le bien-fondé de ses différentes accusations, Henry n'hésite pas à fabriquer de faux documents et à établir des relations compromettantes avec le véritable traître, le commandant Esterhazy. Ces supercheries grossières sont découvertes incidemment - et à son corps défendant – par Godefroy Cavaignac, le nouveau ministre de la Guerre aussi antidreyfusard que ses prédécesseurs mais civil de son état, auquel Henry avoue bientôt son crime. Arrêté, emprisonné au Mont-Valérien, ce dernier se tranche la gorge avec son propre rasoir, le lendemain, le 31 août 1898…

Ce projet de statue, proposé ironiquement par Ibels, est en fait une réponse à la campagne de presse de Charles Maurras dans le journal royaliste, La Gazette de France. L'écrivain a tenté de transformer l’officier faussaire en martyr, victime des juifs, et son acte criminel en ”faux patriotique”. Henry, dans cette ébauche, protège jalousement l’urne des faux fabriqués à l’ombre de l’état-major. Quelques mois plus tard, en décembre 1898, une souscription, lancée par La Libre Parole de Drumont, le pape de l'antisémitisme, pour permettre à la veuve de celui qui est devenu lieutenant-colonel de défendre la mémoire de son mari accusé par Joseph Reinach d’être le complice d’Esterhazy, rencontrera un succès considérable dans le pays. Les dix-huit listes de souscripteurs, indiquant l’identité, le montant de l’obole et les commentaires de chacun, seront publiées dans les colonnes du journal de Drumont. Curieusement, l’ensemble de ces témoignages, dressant un impressionnant panorama de l’antisémitisme haineux de nombreux Français, sera baptisé “le Monument Henry”.

On pourra lire un des articles de Raymond Bachollet sur Le Sifflet d'Ibels, dans la rubrique "Revues satiriques" de ce site.  Un condensé de ces articles a été publié par les éditions Dabecom en 2OO6, dans un livre préfacé par Jean-Denis Bredin : L'affaire Dreyfus à travers les journaux illustrés de l'époque comportant plus de 170 illustrations (collection "les Cent plus belles images"). A demander à votre libraire.

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