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Dessine-moi un Bolchevik, édition française présentée par François-Xavier Nérard, ed. Tallandier, 232 p., illustré, 32 euros.

Les amateurs de curiosités se passionneront pour cet ouvrage qui présente un ensemble de documents inédits, dessins et caricatures réalisés par et pour les hauts responsables de l’Union soviétique entre 1923 et 1937.
Les dirigeants de l’URSS, réunis dans le cadre du Politburo ou d’instances exécutives majeures discutaient quotidiennement du présent et de l’avenir de la société soviétique, de son organisation, de la politique à mener. On imagine des débats houleux et tendus, parfois des querelles de personnes, reflétant souvent les contradictions du régime. A ce moment de l’évolution de l’Union soviétique, qui représente un véritable espoir pour certains travailleurs de l’Europe, voire des Amériques, la stalinisation du régime impose la terreur généralisée même pour ses dirigeants en plus d’une dictature sanguinaire pour le pays. L’URSS, engagée dans la voie pour la construction du « socialisme dans un seul pays » voit les purges se multiplier dans les années 1930, au point que Staline fait disparaître en quelques années l’avant-garde qui a dirigé la révolution bolchevique.
Que se passait-il lors de ces réunions aux plus hauts sommets de l’Etat soviétique, notamment après la mort de Lénine ? Si l’ouverture des archives répond partiellement à la question, ce livre dévoile un loisir inattendu chez ces dirigeants de haut vol : la pratique de la croquade, du dessin, voire de la caricature.
Entre les interventions, les débats, les discussions de couloir et les conciliabules, certains dirigeants se plaisent à croquer tel ou tel sur de petits papiers qui vont faire le tour de l’assemblée. Ainsi dans ce livre, le lecteur peut-il découvrir de beaux portraits de Boukharine, Staline ou Kamenev.
Le crayon se fait généralement sympathique, voire amusé. Les auteurs, en général piètres artistes privilégient le profil, plus simple à représenter.
L’ouvrage met en vis-à-vis ces dessins avec des portraits photographiques de ceux qui, à cette époque, ont marqué la destinée de l’URSS et se sont affrontés autour du pouvoir.
Dans cet ensemble hétéroclite, comportant parfois des annotations et des rajouts (les images circulent de mains en mains et sont ainsi modifiées, abondées), se distinguent trois dirigeants-dessinateurs : Boukharine (1888-1938), Mejlaouk (1893-1938) qui sera nommé président du Gosplan et Belotski (1895-1940), proche de Vorochilov après avoir soutenu un temps Trotski dans sa lutte contre la stalinisation du régime.
Mais la pratique du dessin ne se limite pas à ces trois-là. Staline ne rechigne pas à croquer tel orateur, et de très nombreux dessins non signés témoignent d’une activité fort répandue chez ces hommes (il y a peu de femmes dans cet univers) trempés dans les tourments de la révolution ou de la guerre civile.
Ces dessins devaient avoir un rôle récréatif, apportant une touche un peu frivole dans ces journées grises passées à entendre de longs rapports ou à supporter les récriminations. Ils nous touchent d’abord et avant tout par leur naïveté, très peu de leurs auteurs se montrant habiles dessinateurs. Le trait se veut parfois comique, tel dirigeant se trouvant mis en scène dans une posture indélicate, voire le corps animalisé en oiseau, en chien ou encore en monstre. Trosky est affublé d’un corps de lion (Lev, en russe signifie lion), Boukharine transformé en renard porcin. Parfois un commentaire en forme de légende éclaire une situation. Les jeux de mots ne sont pas rares. Portraits ou charges sont le plus souvent couchés sur du papier blanc au crayon voire à l’encre. Jamais publiés auparavant, ils servaient à amuser les dirigeants de l'époque et ont fait l’objet de collections par certains d’entre eux. Comme dans la caricature traditionnelle, le dessinateur recourt parfois à la nudité dégradante, à la scatologie voire même à la pornographie pour les charges les plus triviales !
Certains dessins complexes évoquent les tensions et les divisions au sein de l’appareil d’Etat, et les scènes les plus élaborées traduisent même l’évolution économique ou politique du pays. Le Politburo dont les secrets étaient bien gardés nous est ainsi montré sous un jour étonnant : le commissaire du peuple pouvait se montrer potache avec son crayon, avant de voter la mort d’un camarade ou de disparaître à son tour dans les poubelles de l’histoire.
Ce livre ne raconte en rien l’histoire de la caricature soviétique, mais il montre que la pratique du dessin et sa version caricaturale alimentait la sociabilité de la nomenklatura en URSS. La caricature que l’on connaît plutôt comme moyen de propagande ou loisir collectif et populaire se révèle ici sous un jour inattendu. Elle fait partie du quotidien des plus hautes sphères de l’appareil d’Etat soviétique comme un reflet d’elles-mêmes.
Les élites des XIXe et au XXe siècles se sont intéressées à la caricature comme pratique personnelle destinée à un milieu restreint de familiers. On pense à Victor Hugo en France ou en Allemagne Heinrich Mann. La caricature comme phénomène social a de multiples facettes et ce livre nous révèle avec intérêt l’une d’entre elles qui n’est pas la moins fascinante.
Guillaume Doizy, octobre 2007.

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