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Dessin de Steinlen, La Feuille n°3, 27 novembre 1897.

Par Jean-Luc Jarnier

L’affaire Dreyfus, crise majeure de la Troisième République, s’ancra, dès le début, dans un fort climat d’antisémitisme et aiguisa les inquiétudes sur le supposé complot et péril juif. On doit à Edouard Drumont d’avoir, en 1886, tristement contribué à attiser les peurs avec sa publication à succès La France juive. Dans son organe de presse la Libre parole, Drumont signa, à partir de 1892, plusieurs articles ayant pour thème « les juifs dans l’armée », où il avisa qu’ils représentaient une menace.
Début novembre 1894, la presse révèle qu’un capitaine d’artillerie nommé Alfred Dreyfus, juif, aurait trahi en livrant des renseignements militaires à l'Allemagne. « Le traître », maintenu au secret, est incarcéré depuis déjà quinze jours à la prison militaire du Cherche-Midi. S’ouvre une active campagne de presse. La Libre parole, n’a de cesse, d’aiguillonner Auguste Mercier, ministre de la Guerre. Elle dénonce « l’incurie » du ministre et l’accuse d’être, par passivité, l’allié de Dreyfus et des coteries juives et de manquer d’efficacité dans la gestion de la crise. Le 5 novembre, dans L’Intransigeant, Henri Rochefort affuble Mercier du sobriquet de « Ramollot de la Guerre » et de « moule ». La Croix, organe des assomptionnistes, n’est pas en reste et se répand en propos antisémites. Mercier est sous les fourches caudines de cette presse et on peut penser que le climat créé ait pu peser sur la façon dont fut conduite l’instruction.
Au delà de ces trois publications, la presse modérée fut très majoritairement hostile à Dreyfus dans le sens où sa culpabilité ne faisait généralement pas de doute. Sur la question d’une présomption d’innocence, cette presse resta apathique. Le ministre de la Guerre dit finalement détenir les preuves irréfutables de la culpabilité de Dreyfus. Devant les juges, le dossier resta secret, ne fut pas communiqué à la défense, ce qui apparaît comme un déni de droit, le principe du  contradictoire étant bafoué.
Ils ne sont, à ce moment, que quelques-uns à être convaincus de l’innocence de Dreyfus, parmi lesquels, Lucie, sa femme, Mathieu, son frère, Edgar Demange, l’avocat de Dreyfus et Ferdinand Forzinetti, le commandant de la prison du Cherche-Midi.
Le 22 décembre 1894, le Conseil de guerre de Paris reconnaît Dreyfus coupable à l’unanimité et le condamne et à la dégradation militaire et à la déportation perpétuelle dans une enceinte fortifiée. Après la « parade » de la dégradation du 5 janvier 1895, Dreyfus, après un long périple, arrive en  avril à destination : l’île du diable, au large de la Guyane.
Au cours des deux premiers mois, les dessinateurs de presse restent assez discrets et on ne recense pas alors une grande profusion d’images relatives à l’affaire Dreyfus. Le visage de Dreyfus n’est pas encore connu. La presse pour laquelle la haine sert de fondement à l’expression des idées, développe cependant des charges graphiques où règne le désormais classique vocabulaire fustigeant le supposé type sémite. Il est figuré avec de petits yeux rusés, un nez bosselé voire crochu, une bouche lippue et de grandes oreilles afin de mieux signifier la propension à l’indiscrétion ou à l’espionnage. En cela, le graphisme participe pleinement à la rhétorique d’un discours antisémite.
Pour relancer l’attention de l’opinion sur le sort de son frère, Mathieu divulgue, en septembre 1896, la fausse nouvelle d’une évasion. On relève dans la presse quelques articles qui marquent une interrogation sur les conditions dans lesquelles a eu lieu la condamnation de 1894, puis, très vite, tout retombe ! Alfred Dreyfus devient, peu à peu, l’oublié de l’île du diable.
L’Affaire trouve un fort rebond lorsque Auguste Scheurer-Kestner, vice-président du Sénat, affirme dans une lettre ouverte publiée le 14 novembre 1897 dans Le Temps que Dreyfus est innocent et que le vrai coupable est connu. A la même période, Georges Clemenceau et Emile Zola commencent à s’inscrire activement dans la lutte pour la révision du procès.

La Feuille, apparaît précisément à cette période charnière de l’Affaire. Sans périodicité régulière, elle paraît « à toute occasion » sous le patronage de Zo d’Axa, anarchiste, qui, sur quatre colonnes, signe tous les textes. Elle se décline en 25 livraisons d’une seule feuille en recto et verso de format 45 x 31 cm au prix de 5 centimes puis de 10 centimes. Les dessins (lithographies) sont signés Anquetin, Couturier, Hermann-Paul, Léandre, Luce, Willette et Steinlen avec 17 contributions à lui seul. Ce serait une erreur de vouloir analyser séparément  les illustrations du texte. La Feuille s’analyse dans le rapport de complicité mais aussi quelquefois de distance qui lient les dessinateurs entre eux. Et l’analyse ne peut se faire qu’en offrant une large part aux textes signés Zo d’Axa.
Cette publication généralement donnée pour dreyfusarde apparaît, à bien des égards, teintée d’une certaine réserve dans son engagement.

LA POSITION AMBIVALENTE DES ANARCHISTES
Les deux premières livraisons de La Feuille (6 octobre et 7 novembre 1897) n’accordent aucune place à l’affaire Dreyfus. La Feuille n°3 du 27 novembre 1897 ouvre la série sur l’Affaire. L’illustration de Steinlen titrée « Association de malfaiteurs » (voir en tête de l'article) représente un groupe de bourgeois, debout, en cercle. La référence à la loi de 1893 sur « les associations de malfaiteurs » est évidente. Les anarchistes étaient visés par cette loi après les attentats qu’ils avaient perpétrés. Zo d’Axa remarque : « En vérité, je l’écris : ce n’est pas nous qui sommes une association de malfaiteurs ! ». Il titre son article « Billot lui-même (1) … », où dans une sorte de court pamphlet, il fait mine de compatir à la mise en cause de Billot dans la gestion de l’affaire Dreyfus et pointe l’agitation qui provoque « un inextricable cauchemar » en exposant :
« Tout cela parce qu’un petit juif a trahi – ou n’a pas trahi.
Parce que d’autres officiers ont trahi – ou n’ont pas trahi. »
Zo d’Axa renvoie tout le monde dos à dos, « malfaiteurs », Dreyfus, dreyfusards et antidreyfusards, sans prendre part au débat qui commence à naître en France.
Ce numéro de La Feuille est un reflet, à un moment donné de la position de certains courants anarchistes sur l’Affaire. Dans un ouvrage publié en 1898, Sébastien Faure, anarchiste (2), expose la position des anarchistes, qui, plutôt que de se déterminer par rapport à une culpabilité ou une non-culpabilité de Dreyfus ou d’Esterhazy, choisirent une autre voie avec une attitude qui consistait à se placer au-dessus de la mêlée, « pour tirer de la situation politique provoquée par l’intervention des coteries politiques et des fanatismes religieux et patriotiques, tout le parti que des anarchistes peuvent en extraire (3). » Faure considère, finalement, que les anarchistes ont eu trop longtemps, à tort, une attitude trop distante vis à vis de l’antisémitisme en considérant que c’etait une querelle entre bourgeois qui ne les regardaient nullement ! (4). Ajouté à cela, l’antimilitarisme des anarchistes joua un rôle non négligeable.
Le point de vue de Sébastien Faure fut partagé par plusieurs de ses amis, mais aussi critiqué. Il ne fit pas l’unanimité chez les anarchistes et sympathisants. Jean Grave, pour sa part, dans Les Temps nouveaux du 22 janvier 1898 affirme sa différence : « Pour ce qui est de Dreyfus et d’Esterhazy, je m’en fous. »

Le dessin de La Feuille n°4, du 17 décembre 1897, montre une exécution par balles, sous l’égide de la justice militaire. Un officier lève son sabre et commande la manœuvre de tir qui va avoir lieu devant un parterre d’officiers et d’hommes de troupes. Le jeune soldat, lié au poteau, qui va être exécuté se nomme Charles Hartier. Il avait commis la faute d’avoir bousculé un officier. En pleine période de campagne de presse pour hâter une procédure de révision du procès d’Alfred Dreyfus, le dessin de Steinlen peut évoquer Dreyfus, l’absent de l’image, mais présent dans tous les esprits. L’agitation autour de l’affaire Dreyfus ne doit pas faire oublier que l’on exécute, toujours, de simples soldats, pour des motifs…dérisoires.
Zo d’Axa, ne cache pas son antimilitarisme :
« Si ce monsieur ne fut pas traître – il fut capitaine. Passons. »

Nous trouvons dans les cinq numéros de La Feuille publiés en 1897 une pensée assez voisine de celle exposée par Sébastien Faure, quand il écrivait que l’antisémitisme avait pu être considéré comme une querelle entre bourgeois. Les numéros suivants vont témoigner d’une évolution du positionnement de La Feuille sur l’Affaire.
Le 13 janvier 1898, Zola déchaîne les passions avec sa lettre ouverte titrée « J’accuse », parue dans L’Aurore. On observe, en France et en Algérie, des manifestations antisémites. Quelques une de ces manifestations tournent à l’émeute avec de nombreux blessés, des incendies de synagogues, des destructions de boutiques.

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Dessin de Steinlen, La Feuille n°6 du 21 janvier 1898.

Dans La Feuille n°6 du 21 janvier 1898, Steinlen propose une scène d’émeute et de lynchage. L’homme étendu sur le pavé est copieusement rossé. La foule déchaînée, dans une charge oppressante occupe toute l’illustration. Il n’y a pas d’air dans le dessin et rien d’autre à l’horizon qu’une foule vengeresse. Un dessin nerveux, des traits noirs, épais, cernent les personnages. « Arguments frappants » est le titre tristement d’actualité. « C’est toujours la même aventure » commente Zo d’Axa : « dès qu’un pauvre diable est sans défense, il y a des braves qui se révèlent. Dans les bagarres, quand on trébuche, les talons de bottes frappent à la tête. » Zo d’Axa dénonce certaines agressions dont les juifs font les frais : « de courageux citoyens à propos de l’affaire Dreyfus, assomment un boutiquier juif ». Cette illustration et son texte ne font pas directement référence au fond de l’Affaire et au sort de Dreyfus mais pointent la sauvagerie violente de la foule en vitupérant l’antisémitisme ambiant.

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Dessin de Steinlen, La Feuille n°7 du 28 février 1898.

 « Les moutons de Boisdeffre » (5). Tel est le titre de La Feuille n°7 du 28 février 1898. Steinlen a représenté une foule en liesse. Les bouches grandes ouvertes clament. Les bras lèvent un chapeau en direction d’un sabre. Au premier plan, on note la présence d’un militaire et d’un ecclésiastique. Cinq jours après la condamnation de Zola, les moutons de Boisdeffre sont ceux de cette foule. Zo d’Axa commente : « La condamnation de Zola, accueillie par des hourras et des hurlements de lyncheurs a rappelé le touchant accord des gens d’église et de caserne. »
Au traité graphique de Steinlen, qui taille pour ces visages en démonstration d’approbation et de joie, des contours anguleux, des fronts bas surmontant des regards vides, répond la plume de Zo d’Axa, lucide et caustique : « Quinze jours durant, bouledogues, levrettes en pann’tot, jappèrent à travers la ville », puisque la condamnation de Zola « fit tirer fortement la langue aux chiens de race antisémite. »
Dans ces deux dernières livraisons de La Feuille, textes et illustrations forment, pour la première fois, de concert, une charge parfaitement claire contre une forme d’antisémitisme actif qui consiste à brandir et faire usage des poings.

DES DESSINATEURS AUX  OPTIONS TRES DIFFERENTES
La coexistence, au sein d’une même publication de presse, de collaborateurs ayant des opinions opposées sur l’affaire Dreyfus ou sur la question des juifs ne fut pas toujours de nature à provoquer des inimitiés ou une ligne de fracture, qui aurait remis en cause la participation commune. On peut tout de même s’étonner de la diversité des tendances exprimées par Hermann-Paul, Luce, Léandre ou Willette. Ce dernier illustra La Feuille n°8, du 24 mars 1898 sous le titre « Mort-aux -vaches », surnom d’un sergent de ville tueur de prostituées. Cette livraison de La Feuille, n’offre, dans le texte seulement, que de discrètes allusions à l’Affaire. Sur le plan graphique, le dessin d’Adolphe Willette est dans la lignée de ses représentations de Pierrot et Colombine. André Salmon, émit de sérieuses réserves, au sujet de Willette et de sa collaboration à La Feuille. Il écrivit qu’il « se montra tour à tour anarchiste et cocardier, ferme républicain et ardent bonapartiste » (6). A Paris, lors des élections législatives du 22 septembre 1889, Willette s’est présenté comme « candidat antisémite ». Il composa son affiche, dessin et textes. Au plus fort de l’Affaire, il restait antisémite et fermement antidreyfusard. Zo d’Axa avait-il l’art de marier les contraires ? Par ailleurs, on note qu’Hermann-Paul et Couturier ont participé à la très dreyfusarde publication hebdomadaire le Sifflet (de février 1898 à juin 1899).
Charles Léandre, exécute le dessin du numéro suivant (8 avril 1898). Il a, pour sa part, dans une composition parue dans Le Rire du 16 avril 1898 fait montre d’un antisémitisme anticapitaliste, en caricaturant Rothschild. Celui-ci portait une couronne surmontée d’un veau d’or, et enserrait avec des doigts crochus le globe terrestre. Le dessin de Léandre pour La Feuille initie une série de trois livraisons qui promeuvent un âne, « candidat de la Feuille » aux élections législatives. Le jour du scrutin, l’âne est promené dans les rues de Paris. Cette parodie qui raille les candidats officiels dont certains sont assimilés à des « fleurs de fumier électoral » fait office d’intermède avant une reprise des considérations sur l’Affaire.

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Dessin de Hermann-Paul, La Feuille n°13, 2 juin 1898.

Ainsi, Hermann-Paul propose, le 2 juin 1898 (La Feuille n°13), une contribution de plain-pied dans l’actualité où dans un dessin au style qui n’est pas sans rappeler celui de Steinlen figure un groupe de lecteurs du Petit journal qui considèrent avec attention la une. Ernest Judet rédacteur du quotidien a publié, à compter du 23 mai, des articles diffamatoires qui visaient François Zola, père d’Emile (décédé en 1847) qui se serait livré à des vols. Emile Zola porte plainte en diffamation, dès le lendemain. Dans cette Feuille titrée « Le Papa de M. Judet », Zo d’Axa s’indigne des propos tenu à l’endroit de Zola, victime, mais n’évoque l’Affaire que de façon elliptique. Il tire à boulets rouges sur la presse qui, précise-t-il de manière ironique, « s’abreuve aux sources pures ». Au nombre des « pipelets de la patrie » se trouvent précisément les organes de la presse antidreyfusarde.

Dans « En joue… Faux !» (La Feuille n°17 du 20 septembre 1898), il est question des machinations de l’Etat-major et du faux Henry. Hermann-Paul présente un bureau de l’Etat-major où quelques personnages s’affairent pour les besoins de la cause.
Caustique, Zo d’Axa, un fois de plus, s’insurge du sort réservé par les Conseils de guerre aux simples soldats coupables d’indiscipline et raille Dreyfus, « un monsieur ayant bec, ongles et coffre-fort ». Pour le soldat : « En joue ! ». Pour Dreyfus : « Faux ! ».

La Feuille apparaît comme une publication dreyfusarde en demi-teintes. Elle se montre peu soucieuse des malheurs de Dreyfus, l’oublié de sa propre Affaire. Un fond d’antisémitisme reste présent. Il a été expurgé, sauf pour Willette, de ses manifestations les plus exacerbées. De fait, La Feuille réserve ses diatribes les plus vives aux bourgeois et tenants du capital et de la haute banque et s’indigne des voies de fait sur les juifs de condition modeste. La Feuille se positionne davantage par rejet des antidreyfusards que par adhésion aux idées dreyfusardes. Sont fustigées les manœuvres de l’état-major de l’armée et la production de faux, mais il n’y a pas d’appel véritable à la révision comme l’a fait Sébastien Faure en organisant des réunions publiques. Dans La Feuille est formulée une critique de la presse nationaliste et antidreyfusarde visant principalement La Patrie de Lucien Millevoye, La Libre parole, L’Intransigeant, Le Petit journal.
Cet engagement modéré voit, au fil du temps, sous l’ampleur de la crise, certaines résistance vaincues, sans pour autant, provoquer un aggiornamento. Il n’y a pas d’affirmation de l’innocence de Dreyfus.
Fin 1899, huit mois après la fin de La Feuille paraît un recueil de douze lithographies titré « Hommage des artistes à Picquart ». Pour cet hommage rendu au Colonel Picquart, un des principaux dreyfusards qui devint convaincu en 1896 de l’innocence de Dreyfus, Hermann-Paul (Paul Hermann), Louis Anquetin, Maximilien Luce ont signé, chacun, une lithographie et parmi les protestataires s’indignant de l’emprisonnement de Picquart, on trouve la signature de Steinlen (7).

ROCHEFORT, DRUMONT ET COMPAGNIE
« Rochefort se meurt ! Rochefort est mort ! ». C’est ainsi qu’est intitulée la quatorzième parution de La Feuille (16 juin 1898). Steinlen représente la cérémonie des obsèques d’Henri Rochefort au moment de la sortie d’église. Le parvis est couvert d’hommes d’église et d’enfants de chœur qui ont officié devant une importante assemblée, laquelle forme comme une haie d’honneur avec d’un côté l’Etat-major militaire et de l’autre des hommes portant une couronne marquée « Versailles », en référence à la Commune et au passé communard de Rochefort. Le dessin est parcouru de contrastes forts, de lignes fortement marquées et de détails esquissés d’une façon légère avec des simplifications d’écriture.

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Dessin de Steinlen, La Feuille, 16 juin 1898.

« Rochefort est mort ! ». En réalité, il ne l’est pas. Il meurt…. en 1913, le 30 juin. Rochefort, de son prénom Henri, fut une personnalité au parcours marqué de plusieurs revirements et dont l’attitude et les prises de position furent très controversées. Pour Zo d’Axa et Steinlen, il est mort  à ses premières idées, depuis longtemps. Une mort spirituelle. Henri Rochefort a tourné le dos aux idées  qu’il avait dans les années 70. Après l'écrasement de la Commune, Henri Rochefort fut condamné et déporté en Nouvelle Calédonie en même temps que Louise Michel. Amnistié en 1880, il fonda L'Intransigeant, adhéra ensuite au boulangisme, devint nationaliste et antidreyfusard et manifesta fortement son antisémitisme.
Il est très probable que cette illustration puise dans de récents événements, une partie de sa substance satirique. En mai 1898, les amis d’Edouard Vaillant, socialiste fraîchement réélu, font obstacle aux porteurs de couronnes chargés par Rochefort de les accrocher au Mur des fédérés. C’est probablement le second sens qu’il faille trouver à la présence de cette couronne, dans cette parodie de cérémonie religieuse.

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Dessin de Anquetin, La Feuille, 3 novembre 1898.

La dix-neuvième livraison de La Feuille (3 novembre 1898) titre « Drumont et Vacher ». L’actualité récente porte le nom de Joseph Vacher aux unes des quotidiens. Vacher, ancien sergent, assassin de jeunes bergers vient (le 28 octobre 1898) d’être condamné à mort. Vacher se présenta à ses juges comme chargé d’une mission divine et il fut considéré qu’il avait cherché à les égarer. Et, concernant Drumont, Zo d’axa écrit, en substance, qu’à la Libre parole, par l’utilisation d’un vocabulaire bien choisi qui cherche à égarer le lecteur, se prépare l’oblique des mouvements qui mènent au nationalisme. Zo d’Axa conclut : « Vacher qui porta le sabre, vacher qui tint le goupillon… Drumont qui tient la boutique ! »
Il y a un accord juste du texte avec le dessin d’Anquetin. Ce dernier a représenté les têtes de Drumont et de Vacher situées de chaque coté d’une croix latine. Anquetin indique à peine les corps, lesquels sont surmontés de têtes puissante, telles des hures. Drumont pointe un doigt vers le ciel. Un gros serpent menaçant enserre la croix. Cette figure de caducée symbolise ici l’éloquence et finalement la perversion des discours trompeurs.
Fidèle à sa posture qui consistait à rester en marge de l’agitation, La Feuille entend livrer une croisade contre le pouvoir politique, le sabre et le goupillon. Il faut souligner que La Feuille ne fait, avec cette livraison (ni avec les suivantes), aucune référence au très récent arrêt (du 29 octobre) de la Cour de cassation qui déclare recevable le pourvoi en révision formé par Lucie Dreyfus.

DESARMEMENT
« La grève des juifs » est le titre de La Feuille numéro 18  du 20 octobre 1898. Steinlen signe l’illustration titrée seulement « En grève ».
Des ouvriers en grève font face aux forces de l’ordre, qui, armées de fusils, semblent les tenir en respect. Nous nous situons dans les moments qui peuvent précéder un affrontement. Cette illustration a une force d’impact, servie par un graphisme au trait nerveux et aux contours nets. Rien ne laisse supposer de la teneur de l’article au verso.
Dans l’article, les juifs désignés sont les « hauts barons, riches banquiers, usuriers de luxe». Ceux-ci sont tenus pour responsables de l’exploitation capitaliste génératrice de précarité et de pauvreté. Et Zo d’Axa de rajouter en substance que ces juifs, à propos de cette justice qu’ils ont appelé pour l’un des leurs (Dreyfus, en l’occurrence), auraient dû aussi la vouloir pour les autres, les gens du peuple, les ouvriers. Il n’en a rien été, et ainsi ces riches juifs ne se montrèrent pas enclins à s’émouvoir et « ne versèrent  rien pour la grève ». Zo d’Axa précise sa position : « Si nous continuons à combattre, comme hier les antisémites, ces tenants des banques catholiques, il nous plait d’écrire nettement ce que nous pensons des grands juifs – plus bourgeois encore que juifs. ». Zo d’Axa, qui offre, en quelque sorte, une resucée de sa thématique d’a priori à l’égard des juifs, fixe cette fois les limites de ces a priori et se trouve assez proche de la pensée d’Emile Pouget. Celui-ci précise dans l’Almanach du Père Peinard 1899 : « Si le populo a certains juifs dans le nez, ce n’est pas parce qu’ils sont de race israélite. De ça, il se tamponne le coquillard ! Il leur en veux simplement parce qu’ils sont capitalos. Ainsi, il se foutrait pas mal que Rothschild ait le nez crochu, s’il n’avait pas les pattes idem. »

Ces positions peuvent surprendre et paraître iconoclastes. La postérité de l’Affaire amène à généralement considérer que la France fut coupée en deux camps antagonistes. Et dans une  simplification abusive, et à l’emporte pièces, on considérerait presque qu’il y eut, dans un schéma binaire, seulement des « fermement pour » et des « fermement contre ». Une telle simplification exclut qu’il eut une grande variation de positions et postures dans les engagements qu’ils fussent dreyfusards ou antidreyfusards. On constate qu’un antisémitisme plus ou moins marqué irriguait aussi les engagements dreyfusards. Ainsi, à la fin du XIXe siècle, bon nombre d’anarchistes et socialistes restaient, peu ou prou, antisémites.

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Dessin de Steinlen, La Feuille n°23, 18 janvier 1899.

« Saluons-les ! » C’est par cette formule qu’est titrée l’illustration du numéro 23 du 18 janvier 1899. Sont représentés, dos à dos, un officier et un magistrat. L’armée et la justice sont présentées comme liées par l’Affaire. L’illustration est exécutée dans un graphisme un peu sec, dont certains accents rappellent Jean-Louis Forain avec des personnages chargés de noir et avec une grande tension dans les lignes. Les personnages sont bâtis avec force et les ombres et contours donnent aux personnages un caractère austère, voire agressif.
Zo d’Axa, sur un ton humoristique, dénonce les attitudes respectives « des Robes de la magistrature et des Culottes de l’armée » qui font leur miel de l’esprit de corps que l’Affaire déclenche. Il lâche, plus loin : «  Castes de Robe et d’Epée se tendent des pièges, se guettent au carrefour, s’arrachent les masques – il faut saluer ! »

« 1900 ! Exposition, buffet…, tout le monde désarme ! Les voyageurs pour la ligne de tir changent de train. » Cette dernière livraison de la Feuille daté du 25 mars 1899 ne marque pas - loin de là - la fin de l’Affaire et des affrontements d’idées.
L’illustration de Steinlen représente l’explosion de deux poudrières, référence à l’accident mortel (ou attentat) qui se produisit le 5 mars 1899 à Toulon. Faut-il voir une métaphore imagée dans ces images d’explosions ? Celle qui annoncerait, dans un esprit révolutionnaire, un grand chambardement ? 
Cela fait déjà plusieurs mois que La Feuille, à l’exception de « Saluons-les ! » n’apporte plus sa contribution au débat d’idée sur l’Affaire, à part de brèves allusions. Toutefois, on ne peut que saluer l’initiative d’avoir consacré deux numéros pour dénoncer les bagnes d’enfant avec « Enfant Martyr » et « Au Biribi des gosses », respectivement La Feuille n°20 du 19 novembre 1898 et La Feuille n°21 du 1er décembre 1898 où les mains de Steinlen et de Luce ont, dans une transcription réaliste, su rendre le pathétique.

Les derniers numéros de La Feuille ont été publiés dans la période d’intense agitation, qui précéda la saisine de la Cour de cassation qui, ayant à statuer sur une demande en révision, cassa dans son arrêt du 3 juin 1899 le jugement du Conseil de guerre de Paris de 1894, pour renvoyer Dreyfus devant le Conseil de guerre de Rennes. En septembre 1899, à Rennes, Dreyfus sera une nouvelle fois condamné. Hors de France, cette condamnation fait scandale. Certains pays menacent de boycotter l’exposition universelle de Paris. Il faudra attendre 1906 pour que la Cour de cassation réhabilite le capitaine Dreyfus.

Octobre 2007

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NOTES
(1) Billot, général et ministre de la guerre est informé, en septembre 1896, par Picquart de l'innocence de Dreyfus et la culpabilité d'Esterhazy. Le 15 novembre 1897, Mathieu Dreyfus dénonce  Esterhazy au général Billot. Puis, le 14 janvier 1898, dans « J’Accuse » Zola écrira : « J'accuse le général Billot d'avoir eu entre les mains les preuves certaines de l'innocence de Dreyfus et de les avoir étouffées, de s'être rendu coupable de ce crime de lèse-humanité et de lèse-justice, dans un but politique et pour sauver l'état-major compromis ».
 (2) FAURE Sébastien, Les anarchistes et l’affaire Dreyfus, Paris, Le libertaire, rééd. Paris, Editions CNT, 2002. Cet ouvrage est réédité avec une présentation de Philipe Oriol. Avant la publication d’époque, en brochure, le texte avait paru, en février 1898, en quatre « livraisons » dans la revue Le Libertaire.
(3) ibidem p. 62.
(4) ibidem p. 66. On peut rapprocher de cette pensée celle de Emile Pouget qui écrivit, à propos de Dreyfus, dans Le père peinard, en novembre 1897 : « Qu’il soit innocent ou coupable, je m’en tamponne le coquillard ! J’ai beau le reluquer sous toutes les coutures, je ne trouve en lui que l’officier. ».
(5) Raoul le  Mouton de Boisdeffre fut son nom exact, d’où le jeu de mot avec le titre de La Feuille.
(6) SALMON  André, La terreur noire, T. 2 , Paris, Jean-Jacques Pauvert, 1959,  p. 173.
(7) Hommage des artistes à Picquart, Paris, Société libre d’édition des gens de lettres, 1899.
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