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Dessin de Moloch. "Feu Bazaine : A nous la simple détension, ô mon fils !... C'est aux petits pioupious que sont réservées les balles".


Par Jean-Luc Jarnier


Le 22 décembre 1894, le capitaine Alfred Dreyfus, convaincu de trahison, est condamné à l’unanimité par le Conseil de guerre de Paris « à la peine de la déportation dans une enceinte fortifiée et à la dégradation militaire ».
Ce jugement ne met pas fin à l’agitation, une agitation dont la presse s’est fait l’écho, à compter du 1er novembre 1894, sitôt connue la supposée trahison de Dreyfus. Les annonces et les débats se sont fait autour de plusieurs axes. Pour la presse antisémite, Dreyfus, en sa qualité de juif, est à coup sûr coupable, ce qui vient à point nommé accréditer les thèses sur le « complot juif ». Cette même presse se déchaîne contre le ministre de la guerre Auguste Mercier auquel il est reproché de ne pas conduire l’instruction comme il devrait.
Avec perfidie, Gaston Mery dans La Libre Parole du 22 novembre précise : « Ou le général Mercier a fait arrêter sans preuves le capitaine Dreyfus, et, dans ce cas sa légèreté est un crime. Ou il s’est laissé voler les pièces établissant la trahison, et, dans ce cas, son imprévoyance est une bêtise. Dans les deux alternatives, le général Mercier est indigne du poste qu’il occupe. Dans sa situation, on est aussi coupable d’être bête que d’être criminel. »
De surcroît, depuis plusieurs semaines, le sobriquet de « Ramollot » de la guerre est rattaché à Mercier. Le colonel Ramollot est le personnage fictif d’une œuvre de Charles Leroy. Ramollot apparaît comme étant doté d’une voix de stentor, prompt à l’algarade, fantasque, foutraque et ne brillant pas par l’intelligence.
Mis en cause et ridiculisé, Mercier est acculé. Le Figaro du 28 novembre publie des propos qu’il aurait tenus : « la culpabilité de cet officier est absolument certaine ». Pour Dreyfus, l’affaire semble entendue. Dans la presse est posée la question de l’opportunité d’un huis clos pour le procès, et l’autre question pendante, est celle du châtiment. A ce sujet, les pénalistes et ceux qui ne le sont pas se piquent de vouloir éclairer le débat. Certains, peu nombreux, restent prudents et considèrent qu’il faut faire toute la lumière avant de pouvoir condamner le capitaine.

Une semaine après la condamnation de Dreyfus, une caricature de Moloch (1) est à la une du Chambard socialiste. Dreyfus est représenté sur une île préfigurant sa déportation à venir (2). Derrière Dreyfus, on voit « Feu Bazaine » qui apparaît tel un spectre et qui lui dit : «  A nous la simple détention, ô mon fils !… C’est pour les pioupious que sont réservées les balles ! ». A la période où fut condamné Alfred Dreyfus, le conseil de guerre de Bordeaux, condamna à mort un jeune soldat coupable d’un geste d’indiscipline  (3).
Le 24 décembre, Jean Jaurès, qui ne contestait pas le bien-fondé du jugement condamnant Dreyfus, s’est indigné à la Chambre des députés: « Tous ceux qui depuis vingt ans ont été convaincus de trahison ont échappé à la peine de mort : le maréchal Bazaine, condamné à mort, n’a pas été fusillé ; le capitaine Dreyfus, convaincu de trahison par un jugement unanime, n’a pas été condamné à mort, et, d’autre part, le pays voit qu’on fusille sans pitié de simple soldats coupable d’une minute d’égarement, de violences ». Jaurès, appelle à modifier la loi, propose des sanctions plus lourdes à l’égard des traîtres et plus clémentes à l’égard des simples soldats.

Pour affirmer le crime de Dreyfus, Moloch le figure avec un képi portant l’inscription « Traître » surmonté de la menaçante pointe du casque des prussiens, symbole de sa trahison. Il porte deux sacs d’argent, frappés de l’estampille de l’Allemagne. Ses doigts sont crispés sur le magot. Moloch utilise l'image de « Feu Bazaine » qui fut Maréchal de France et qui fut, lui aussi, considéré comme un traître lors de la guerre de 1870 contre la Prusse, sanctionné en Conseil de guerre et déporté sur une île (4). Dans le droit fil de la pensée de Jaurès, la caricature de Moloch évoque la disparité de châtiment réservé aux traîtres. S’ils étaient de simples soldats, coupables d’insubordination, ils étaient fusillés et s’ils étaient du rang d’un Bazaine ou d’un Dreyfus, ils pouvaient alors avoir la vie sauve et ils pouvaient être condamnés à la simple déportation. Un soldat gît dans son sang. Il a été fusillé ! Un écriteau est planté derrière lui, sur lequel on lit une sorte d’épitaphe : « A traité de Ramollot le Mercier du gouvernement ». Le dessin de Moloch est également une charge envers Mercier. L’insuffisance ressentie de la peine prononcée à l’encontre de Dreyfus a conduit ce dernier à déposer, le 24 décembre à la Chambre des députés un projet de loi permettant de prononcer la peine de mort pour crime de trahison. En revanche, Mercier ne propose rien pour le sort des soldats coupables d’insubordination et de voies de fait envers leur supérieurs.

Par la plume, Clemenceau s’est également insurgé : « Si, dans l’échelle des châtiments, la peine de mort est l’ultime degré, il me semble qu’elle doit être réservée pour le plus grand crime, qui est, à n’en pas douter la trahison » (5). Dreyfus est condamné mais échappe à la peine de mort et cette réalité ne passe pas bien. Bobb, dans La Silhouette (6) montre Dreyfus, en villégiature à l’île du Diable, se relaxant dans un hamac et devisant sur le sort de Judas : « si la déportation avait existé de son temps, je suis bien sûr que cet imbécile de Judas ne se fût pas pendu ». Une déportation qui apparaît comme un havre de quiétude pour l’esprit. Quelques mois plus tard, Maillotin livre un dessin pour La Libre Parole illustrée (7). Dreyfus, convive du « pénitencier des îles du Salut » est attablé et il lui est servi un solide repas avec foie gras, rôti de dinde et vins. En contrepoint, sont montrés des soldats morts pour la conquête de Madagascar. « Mieux vaut trahir sa patrie, sous la République opportuniste, que la servir » précise la légende. En septembre 1896, en réaction à la fausse nouvelle d’une évasion de Dreyfus, on note la résurgence de caricatures du même acabit dans Le Grelot et dans La Silhouette (8). Dreyfus, sous les auspices du doux climat des îles coulerait des jours heureux. La réalité est, bien sûr, toute autre (9). Au delà de la personne de Dreyfus, ces dernières images contribuent, chacune à leur façon, au discours qui vise à stigmatiser le juif et à l’ancrer davantage encore dans une figuration stéréotypée. Ces images jouent sur la corde sensible des peurs et des ressentiments pour asseoir davantage l’idée du juif toujours traître et finalement toujours profiteur. En cela, elles participent d’une volonté propagandiste. L’affaire, dans ses débuts se prête à toutes les fantasmagories. Dans le dessin de Moloch, plus tempéré, il y a absence d’éléments relevant de la rhétorique graphique antisémite. Pour figurer Dreyfus, il semble que Moloch se soit inspiré d’une photographie, travaillée à la façon d’un dessin, parue dans L’Illustration du 22 décembre. Outre la charge envers Mercier, le dessin se concentre sur le seul sujet du crime et de sa peine. Au fil du temps, on assiste à l’usure du thème « Dreyfus en villégiature ». Il sera supplanté, fin 1897, par les débats autour de la révision du procès, puis par « l’affaire Zola ».

Novembre 2007

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NOTES
(1) Hector Colomb dit Moloch (1849-1909) a dessiné dans de très nombreux périodiques satiriques et a illustré les histoires du colonel Ramollot. Moloch fut avec Steinlen le principal dessinateur du Chambard socialiste. Il a exécuté la plupart des illustrations de couvertures à dater du n° 33 du  28 juillet 1894. 
(2) Alfred Dreyfus, après un long périple, arrive, en avril 1895,  à l’île du Diable au large de la Guyane.
(3) Il avait jeté un bouton de guêtre à la figure d’un officier.
(4) Bazaine, après la défaite française de Sedan, capitula avec son armée, à Metz, le 27 octobre 1870. Pour cette reddition, Bazaine fut traduit, en 1873, devant un Conseil de guerre et condamné à mort. Le Maréchal Mac-Mahon, président de la République, commua cette peine en vingt années d'emprisonnement. Bazaine s’évada de l’île Sainte-Marguerite en 1874.
(5) Georges Clemenceau, in « Le traître » dans La Justice du  25 décembre 1894.
(6) La Silhouette n° 982 du 13 janvier 1895. On sait que, dans la réalité, tristement, c’est dans un simple hamac, ouvert à tous les courants d’air que les bagnards devaient dormir pendant la traversée qui les conduisait au bagne.
(7) La Libre Parole n° 116 du 28 septembre 1895.
(8)  Respectivement Le Grelot n° 1328 du 26 septembre 1896 (dessin de  Pépin ) et La Silhouette n° 1070  du  20 septembre 1896 (dessin de Bobb). Précisons que Pépin, principal dessinateur du Grelot d’abord hostile à  Dreyfus  évoluera et deviendra, en 1897, dreyfusard très convaincu et très actif.      
(9) En 1901, chez Fasquelle à Paris, Alfred Dreyfus a publié ses souvenirs de captivité sous le titre « Cinq années de ma vie ». Ce récit poignant  est, en grande partie, rédigé à partir du journal qu'il tint en captivité de 1894 à 1899. 
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